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De jour de nuit,
parler de tout
l'air de rien

il avait trouvé un vieux rafiot, abîmé par le manque d'entretien, aux voiles efflanquées, tel une Rossinante des mers, mais dont la coque en bois, certes grise et piquée de coquillage par manque de carène, était magnifiquement profilée et promettait de belles courses ; le pont, le carré et la petite cabine avant n'avaient pas vu de vernis depuis des temps lointains, mais n'étaient pas encore vermoulus ; une odeur de moisi l'avait tout d'abord arrêté puis il s'était décidé : c'était le seul bateau à louer, et de plus, du fait de sa vétusté, à un tarif qui convenait à sa bourse. Il avait décidé de s'y installer pour la nuit, déniché un petit magasin où faire les provisions nécessaires à quatre jours de navigation, préférant prévoir un peu large en cas de panne de vent, dîné rapidement dans un troquet du village et s'était installé tant bien que mal pour une nuit de sommeil avant le départ, tôt matin.


inconfort, tension du départ, sa nuit fut embrouillée de rêves nauséeux. Il ne savait plus s'il se trouvait au beau milieu du lac ou sur un large chemin, ni si c'était face à la vaste demeure d'Elena ou bien au moulin de son enfance ; ces deux images se succédaient dans une semi-obscurité au point que ses songes l'interrogeaient sur la réalité de leur distinction ; il s'entendait rétorquer, vibrant de colère, indigné : comment les confondrait-il ? l'un pénétrait dans le lac, à l'endroit où le cap se prolonge en presqu'île, l'autre était perdu dans les terres au beau milieu des blés ; mais une voix imperturbable l'accusait : ses souvenirs ne le trompaient-ils pas ? Les marches de son enfance, ne les avait-il donc pas retrouvées chez Elena lors de son long séjour? Il se débattait, tremblant ; non il n'avait rien vu chez Elena, rien, rien qui ressemblât à ces marches ; la voix reprenait : avait-il bien cherché ? Et les vagues, ce soir de grand vent où les bougies tremblaient dans la chambre, quand Elena et lui enlacés jugeaient du spectacle depuis la fenêtre disjointe ? N'étaient ce pas ces vagues écumantes qu'il avait hissées telles des marches, l'une après l'autre ? De fait le vent s'était levé et même à l'abri du port une houle naissante imprimait un lent roulis à la coque grinçant, mouvement qui venait en écho déchirer sa sombre rêverie, faire s'emballer le songe ; aux images de ces deux lieux vinrent s'ajouter plusieurs autres, inconnus, sombres ou lumineux, tandis que les voix, de plus en plus fortes, le laissant en paix, s'en prenaient à Elena, pas Elena telle qu'il la connaissait, pas non plus Elena vieillie comme décrite par les clients du bar, une femme qui ne ressemblait pas à Elena, mais qui était Elena ; à qui ressemblait-elle s'interrogeait-il dans son rêve, à qui cette Elena ressemblait-elle, et cela le torturait plus encore que ces images mêlées, cette cacophonie d'images sombres et variées, visages, hurlements silencieux, bâtisses plongées dans le soleil ou la nuit, regard terrifié, pans de mur blancs infinis, toutes ces images invoquées d'où surgissaient celles du moulin et du château d'Elena.
à son réveil, il lui fallut toucher le petit hublot, sentir la légère houle, entendre le murmure du clapot pour retrouver le monde ; mais il fut longtemps avant de retrouver pleine conscience, et d'admettre que cela pût avoir plus de réalité que les images de sa nuit, dont la révélation le troubla, cette intrication : désir d'Elena, désir du château, désir du moulin en son hameau, désir de prendre la suite du maestro, désir de sens.

oui, se dit-il, comme promesse, cheminer au long d'une fracture entre deux eaux ; oui, cheminer au long d'une ride dans le paysage d'une vie ; et passer de l'un à l'autre, de l'un dans l'autre ; le lac paysage d'un visage et ce visage celui d'Elena ; mais non ce visage le visage d'Elena n'était pas traversé de rides il le savait il s'en souvenait il se souvenait de sa peau, paysage oui mais sans cheminement, lisse et douce, ainsi le cheminement était celui de l'eau, d'entre deux eaux tons d'opales, au travers des rides de l'eau qu'il fallait fendre ou bien feindre fendre pour tout au contraire poursuivre la fracture ; fracture qui n'était pas ride mais invisible distance entre les visages des hommes... tel était ce chemin qu'il devait emprunter, entre deux rives entre deux rides une sorte de ruisseau au beau milieu du lac, légère houle comme pli, l'ondoiement, pulsation de la fracture, de rides en vaguelettes, de brise à vent frais qui vient briser les rides et pacifier le paysage d'une vie, ne laissant qu'une brêve écume au long de son cheminement incertain ; il pensait au visage d'Elena, paysage d'une vie tout juste entamée, aux petits crochets de sa chevelure, transpositions en vaguelettes de sa peau irisée, attrapes du désir ; c'était tout cela sans conteste, ondulation entre les eaux rompues, passage au long d'une fracture entre les rides, y trouver son chemin, le lac comme un visage, un corps destitué qu'il faudrait traverser entre deux rives, d'île en île trouver son chemin.
il eut soudain une pleine conscience de ce qui l'attendait, une révélation de ce qui se cachait au creux de ces plis, vagues, rides, rupture, expression de sa fragilité dans la fragilité du monde, qu'il lui faudrait surmonter afin d'entrer dans le château non comme un fuyard mais comme un héros ; ce cheminement était lui même rupture, disjonction, tracé immatériel et dévoilé, chaos sans doute mais d'où se lèverait une lente signification, série de signes ; à condition de trouver une embarcation, se rendre au château en jouant des lignes de rupture, naviguant au plus près, cheminement hasardeux mais unique pour rejoindre non pas seulement le château, non pas même seulement Elena, mais son propre désir, sa vérité, sa paix. Comme il allait entrer dans la voiture, il fit volte-face et retourna vers le petit port ; louer un bateau ; c'était d'ici qu'il faudrait lever l'ancre, d'ici où s'était offerte la rupture, premier pli, lors du départ d'Elena ; suivre ce pli le long de l'onde, vers le château, vers lui-même.
il aurait apprécié d'avoir à ses côtés cette brute de Stanley, mort depuis bien longtemps déjà ; certes il le détestait, mais il lui reconnaissait un réel talent de navigateur, en particulier dans ces eaux hostiles. Il se reprit aussitôt : cette traversée ne se pouvait envisager que seul, et sans témoin.

c'est en s'étalant de tout son long sur la plage, au beau milieu de sa course, chute des plus inattendue, puisque du chaos des galets, de leurs roulements désordonnés, il se méfiait avec suffisamment de précaution, lui semblait-il, pour éviter tout accident, au beau milieu de sa course, donc, tandis qu'il cherchait à rejoindre sa voiture, depuis la place, en passant par la plage pour se remémorer, devant le café détruit, l'ambiance de ce jour d'enfance, ce jour qui avait au final décidé du tour qu'allait prendre son existence, à courir vers l'enfant qu'il avait été, c'est en s'étalant qu’il se souvint, précisément, de ce moment lors de cette même journée (sa veille en fait, mais ces quelques heures partagées sur deux jours formaient une unité indistincte dans son esprit enflammé), qu'il se souvint, non pas d'une chute comparable, mais de cette haute marche qui avait été pour lui bien plus terrible qu'une chute, une défaite, qu'il se souvint de n'avoir pu la franchir, d'avoir dû retourner vers la terre au lieu de s'élever vers les étages du vieux moulin (ou bien était-ce un château ? il ne savait plus très bien, tout était mêlé dans une intime confusion). Se relevant, il éprouva une légère douleur au genou gauche, sitôt oubliée au profit d'une réflexion indécise mais nécessaire, croyait-il, à pénétrer de cette défaite le sens caché, tout en maugréant (une telle pensée ne relevait-elle pas de la plus pure folie), incapable toutefois d'en triompher par une autre pensée qui lui fût supérieure en affect et susceptible de la chasser, impossible triomphe qui le conforta dans son appréciation se muant peu-à-peu en conviction, conviction de plus en plus puissante, que de n'avoir pu monter ces marches, malgré l'aide paternelle, avait constitué plus qu'un simple échec sans lendemain, mais la suspension d'un destin, auquel il ne retournait que désormais, presque par effraction, du fait d'avoir voulu retrouver ces introuvables lieux anciens. Ce destin, il le percevait d’obscure façon, était lié non seulement à la poursuite de l’œuvre du maestro, mais aussi, par le cheminement au long d'une fracture entre deux eaux, entre les deux rives du lac, et durant ce cheminement, au passage d'un seuil, seuil auquel, sans nul doute, il s'en souvenait, le vieillard avait fait allusion dans son babillage incohérent (dont toutefois il se doutait qu'il fallait garder souvenir) ; cette démarcation dérobée, sans aucun doute, il n'eut pu la manquer, malgré sa ténuité, la deviner au moins, avec ses yeux d'enfant, fût-il parvenu au faîte de cette tour disparue ; et donc, bien avant ce temps nouveau qui lui était rendu, et avec quelle assurance ! il eut été à même d'entreprendre ce voyage qu'il savait nécessaire, ce parcours au fil de l'eau, le long d'une ligne de crête qui n'était pas la frontière entre les deux rives, mais une limite plus intime et secrète, la seule, c'était certain, qui put le conduire de nouveau chez Elena. Non pas qu'il n'eût été en mesure d'y parvenir par la route, c'était l'évidence même, mais alors, tout aussi évidemment, lui eût manqué une clé, il ne savait exactement quoi, un message, une image, un don, un mot, un temps peut-être, une clé, voilà tout, pour ouvrir la porte et rentrer chez lui ; car il le savait désormais, Elena l'attendait chez lui, au château.
il se précipita sans plus d'hésitation au petit port à l'anneau duquel il avait abandonné le voilier pour conclure sa course folle, improbable ressort d'une guerre fratricide aux fondements antiques ; il espérait le retrouver, et son attente se révéla judicieuse, mais déçue ; un employé du port lui apprit que le bateau était demeuré à quai tout ce temps, jusqu'à la veille seulement, où une femme très élégante était venue le récupérer, seule, aux abords de la nuit, munie des papiers nécessaires à son identification ; un pêcheur se joignit aux deux hommes, faisant part de son étonnement à voir cette femme habillée comme une princesse (illuminant la rade du feu de ses bijoux) barrer seule dans l'obscurité et quitter le port à la voile avec une aisance remarquable. C'était une princesse en effet, dit-il, et il s'éloigna, pensif.

C'est à ce moment précis que Guido m'a dit les étrangers aussi sympathiques soient-ils n'ont rien à savoir de nos affaires et il a ajouté en particulier celui-ci n'oublie pas qu'il a séduit Elena (oui que voulez-vous, tout le monde s'est bien douté qu'il ne séjournait pas au château juste pour profiter de la vue sur le lac, aussi magnifique fut-elle, j'en conviens), imagine, dit il encore, c'est peut être un espion, qui sait, ceux d'en face sont retournés mais qui te dit qu'ils n'ont pas l'intention de revenir ? On n'a jamais pu rien prouver, mais moi je suis certain que c'est en raison de leurs perfidies, quelques médiocres qu'elles eussent été, que nous avons subi la République sociale et toutes ces souffrances inutiles. Alors j'ai ri, un peu malgré moi, mais j'ai ri et puis je lui ai dit que bien sûr, tout le monde le sait ici, son père fut un des très rares résistants, parce qu'il faut bien l'admettre la plupart se sont satisfaits de ce pouvoir grotesque, ils ont fait avec comme on dit, son père donc a été un des très rares résistants, tout le monde le sait lui ai-je dit, et vous aussi d'ailleurs vous le savez pourquoi m'obliger à le répéter, mais que ce n'était pas une raison tout au contraire même. D'autre part je lui ai dit aussi qu'en effet rien n'était prouvé, et même que certains pensaient au contraire que votre propre père, avec quelques autres représentants des grandes familles, s'étaient rapprochés de ceux d'en face afin d'ourdir une alliance contre la République sociale, à quoi il a rétorqué ce que tout le monde soupçonne aussi, qu'ils s'étaient au contraire rapprochés de l'abominable junte de la République sociale pour détruire définitivement la puissance de l'autre rive, et là je me suis emporté, une telle hypothèse était inadmissible, nous sommes ennemis oui mais frères tout de même, nous n'allons pas nous allier à ces parvenus fascistes pour mener à bien nos batailles intimes, voilà ce que je lui ai dit et il est demeuré silencieux mais de ce silence vous savez qui n'augure rien de bon, de cette sorte de silence qui fomente un crime, ou quelque action d'éclat moins terrible mais tout de même bien impressionnante, du coup j'ai fait en sorte qu'il ne prît pas un temps de réflexion trop long et j'ai poursuivi, et j'ai dit que j'avais décidé de mettre en garde ce jeune homme parce qu'au moment où j'avais ouvert la bouche pour parler, il m'avait regardé avec cette curiosité un peu inquiète, celle-là même que nous avions autrefois remarqué chez le maestro quand il était venu ici pour faire son film, ce film consacré à la République sociale et à propos duquel je lui avais dit que l'idée n'était pas appropriée, il y avait ici trop de souvenirs, et puis ceux d'en face ne manqueraient pas de se réjouir de l'exhumation de ces souvenirs, et je lui avais dit, tu te souviens n'est-ce pas de ce que j'ai dit ai-je dit à Guido dont je voyais bien qu'il poursuivait son amère réflexion et que cette réflexion ne me vaudrait rien de bon, non, rien de bon, pour l'en faire sortir de force, le ramener à mes bavardages, quitte à tenir n'importe quels propos, y compris certains plus dangeureux encore, mais n'y prenant pas garde, donc j'ai répété à Guido ce qu'il avait déjà entendu, que j'avais dit à ce jeune homme de se méfier de l'exhumation de ces souvenirs, tout comme je l'avais dit au maestro auparavant, parce qu'alors il y avait aussi le château, et le chemin qui y mène, je lui avais dit, au maestro, vous feriez bien de repartir par où vous êtes venus vous et vos gens vous n'avez rien à faire ici, vous ne connaissez rien de ce pays, le même regard c'est ça qui a fait que j'ai continué de parler à ce jeune homme et je te dis, ai-je dit à Guido, Guido, c'était là ce qu'il convenait de faire, non pas parce que c'était juste mais parce que cette situation nous met en danger, voilà ce que je lui ai dit et je pense que j'ai eu raison de le faire, quelles que soient ses réflexions, après tout je ne dois céder à aucune crainte les parents de Guido étaient tout de même voisins des miens, vous me direz ça ne signifie rien mais si, si, j'insiste, c'est très important, surtout ici vous comprenez, enfin voilà. Quand à ce jeune homme, pour répondre à votre demande, voilà le conseil que je lui ai donné, et dont vous entendrez la pertinence j'en suis convaincu, pour tous les motifs que nous ont légués l'histoire et la géographie, ce conseil des plus simples et des plus avisés, je ne crains pas de le dire, de rejoindre le château non par les terres mais par le lac ; j'étais certain que vous approuveriez cette démarche ; nous savons vous et moi ce que lui coûtera une telle traversée s'il l'entreprend mais nous savons aussi ce qui pourrait lui coûter celle des terres ; entre les deux, point de comparaison. S'il suivra mon conseil je n'en sais rien. Peut-être même ne reparaitra-t-il pas dans nos parages, ce qui, pardonnez-moi, serait le plus heureux ; l'avenir ne manquera de nous l'apprendre... Décidément ce panorama est une merveille... S'il désire en jouir, il s'agit de le mériter, voilà au fond ce que j'en pense pour ma part. Je dois vous laisser maintenant, la nuit vient. Rappelez-vous s'il vous plaît de veiller à ce que Guido ne tente rien à mon encontre, vous savez à quel point cela nous desservirait tous. Je ne dispose pas d'une puissance comparable à la vôtre, c'est entendu, mais de chercher à me nuire pourrait provoquer des événements dont nous ne connaissons ni la teneur ni l'ampleur.


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En lieu et place, Cyril Sauvenay