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De jour de nuit,
parler de tout
l'air de rien

et puis il y avait cette odeur particulière dont il ne se souvenait que vaguement mais qui était présente et qu'il associait au maestro et à cette activité étrange qu'il désirait faire sienne comme d'un héritage, une odeur mêlée de cuir, le cuir des gants que portaient certains des hommes ce jour là dont le petit homme au visage triste qui avait reçu des ordres pour la pellicule, et de pellicule précisément, une odeur dont il ne se souvenait que maintenant, à son grand étonnement, au moment de s’endormir, une odeur de matière plastique et de celluloïd, très caractéristique, ainsi qu'une odeur de métal dégagée par ces amusantes boîtes en fer rondes et épaisses, de diamètre variable, et encore une odeur de graisse, plus lointaine encore, très imprécise mais qui lui rappelait un peu celle de ces bidons d'huile pour moteur dont on ouvre le bouchon (cette odeur était la même que celle qui régnait, mais là beaucoup plus fortement, dans le garage à bateau du château, il craignait de les confondre). Il sentait aussi dans ce cocktail l'odeur, forte mais dispersée comme une bruine, du café, cette odeur qui fait saliver des grains à peine moulus, et celle lui succédant aussitôt de la percolation ; du café il aimait l'odeur plus encore que le goût et cela datait de bien avant ce petit bistrot face au lac, à vrai dire des petits déjeuners en compagnie de ses parents ; il aimait l'odeur aussi pour le temps de cette odeur et de ce repas du lever, temps entre parenthèses, sans durée ou bien peut-être celle que mettait la cafetière aux deux bulles de verre, chauffée par la petite flamme vacillante du réchaud à huile, pour faire passer l'eau de la bulle du bas vers celle du haut, et la colorer au travers de la mouture ; il n'avait jamais revu telle cafetière jusqu'à ces jours ou ces mois (il ne savait plus) passés dans le château, la femme en possédait une presque identique qu'elle faisait fonctionner de temps à autres, au gré d'envies dont il ne parvenait pas à saisir la période, mais qu'importe se dit-il, non ce qui importait c'était toutes ces odeurs mêlées et qui traversaient la baie séparant la ville du château, dans un sens, dans l'autre, invisibles. Il y avait là un secret, mais il ne savait même pas de quoi c'était le secret, peut-être le secret d'une existence, peut-être celui d'une mort, peut-être celui de la guerre livrée depuis tant de siècles entre les deux rives du lac, peut-être celui de toutes les guerres livrées entre les hommes… Ou bien le secret du corps, de tous les corps, de la manière qu'ils ont de n'appartenir qu'à soi, même quand, le maestro avait voulu démontrer cela, même quand on en faisait une marchandise, en particulier d'une rive du lac à l'autre, en des temps immémoriaux, oui, le secret dont un corps n'a de compte à rendre qu'à lui-même ; et c'est cela justement qui frappait l'homme, et c'était cela qui avait frappé l'enfant, l’apprêtant à courir vers l’homme qu’il deviendrait, ce qu'un corps devenait, comment il se modulait, lorsqu'il recevait du monde toutes ces sensations brûlantes et douces ; ainsi, ressentait-il, ce que ces odeurs mêlées, et justement par leur improbable mais pourtant harmonieuse combinaison, avaient de particulier, dont il conservait le souvenir depuis l'enfance, c'est qu'elles semblaient, dans cet assemblage, posséder des caractéristiques que faute de mieux il qualifiait de tactiles : c'était une fragrance que l'on pouvait sentir du bout des doigts ; ou plutôt, estimait-il en tentant de définir sa sensation enfantine, le toucher ne pouvait être délié de l'olfactif : sentir l'odeur un peu poussiéreuse de ces boites de fer-blanc, à la fois de métal et de celluloïd, c'était les toucher, les prendre en main, les porter ; il pouvait sentir dans sa main la bobine se dérouler à l'ouverture de la boîte et ce mode de sentir là se trouvait identique à celui de l'odorat ; au fur et à mesure que la fine bobine se déroulait dans sa main, à la fois souple et résistante, son odeur l'enivrait. Pour cela aussi il devait retourner. Il fut toutefois déçu se souvenant que lors de son enquête, ayant alors de nouveau pénétré dans la petite salle du café, il n'avait pas reconnu cette odeur, ni même celle du café qui pourtant faisait l'ordinaire du lieu, rien, plus rien. Il devina alors, c'était le château c'était la femme ; cette odeur cette sensation touchante de toucher c'était cela et ce goût c'était celui de sa peau. Il se souvint alors du goût de ses larmes lorsqu'elle pleurait de rage. Il devait retourner. Puis lui vint dans la bouche l'odeur de la poudre à canon et avec lui cet autre goût amer celui de la trahison, mais l'avait-elle trahi ce n'était pas bien certain elle n'avait fait que s’obstiner dans son désir, sécher ses larmes dont il aimait tant l’âpreté. Il fallait retourner vers la femme le lac Salò le moulin abandonné…
alors rassuré il s'endormit avant de parvenir à saisir pour quelle raison son esprit passait sans cesse, plus ou moins brutalement, de l'image d'une sensation de la main plongée dans un seau plein de grains de cafés tout juste torréfiés, à peine tièdes, à cette autre de celle de la main encore éprouvant le grain de la peau de la femme dont il se souvint soudain du nom, Elena. Cela l'ennuyait un peu au fond, car il aimait respecter les mystères de l'oubli, mais moins toutefois que cette énigme qu'il conserverait telle jusqu'au matin, de ce que pouvait bien constituer l'image d'une sensation, dès lors qu'on ne l'imaginerait plus en pensée mais en vivrait les circonstances dans le réel d'un instant et d'un acte, celui de la main glissant dans le seau ou sur le corps ; dans l'un comme l'autre cas l'image d'une sensation, son expression et son fait, lui paraissaient une aporie, mais dans cette aporie sans nul doute se trouvait niché l'idéal vers quoi tendre dans son élan à la suite du maestro…


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En lieu et place, Cyril Sauvenay