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De jour de nuit,
parler de tout
l'air de rien

il traverse la place un des clients de la roulotte lui fait signe l'invite à rejoindre le groupe, signe amical il décide indolent d'y répondre. A peine parvient-il à portée de voix que l'homme se met à lui conter l'histoire du pays et des familles dans un récit embrouillé qu'il cesse d'écouter, mû par un désir soudain qui le surprend ; pour la première fois depuis ce temps de l'enfance, lui qui s'est départi, allez savoir pourquoi, de tout sens du détail, au point qu'il s'est engagé dans l'architecture par amour du plan-masse, tentant d'éviter dès l'apprentissage tout dessin en deçà d'une échelle qui le ramène à celle de l'homme, pour la première fois, sentant bien quoique confusément que la nouvelle charge qui lui incombe, de prendre la suite du maestro, et donc la responsabilité de cette suite, sentant bien qu'elle le contraint à regarder avec attention ce et ceux qui l'entourent, pour la première fois il observe le visage de son bavard, laissant passer au second plan le motif de l'interpellation, puis avec une égale attention les autres visages et pour la première fois il s'aventure à parcourir, du bout de l'œil, les rides de ces visages, cheminements dans le paysage d'une vie, et il s'aperçoit à la suite de cet examen minutieux qu'en effet tous, clients et patron, sont âgés, très âgés ; examen au cours duquel il se sent projeté au milieu d'images de films anciens, films tant vénérés dans l'enfance pour leur capacité à émouvoir, émerveiller, enflammer l'imaginaire, mais c'est la première fois qu'il fait corps avec ces images, spectateur participant au spectacle ; sensation effrayante et délicieuse ; il cherche de quels films ces traits lui paraissent s'offrir, bientôt convaincu quoique sans réelle certitude que de tels visages, anciens, crispés, anguleux, ridés, oui ses souvenirs en viennent de films russes, et sans doute de L'homme à la caméra et de La grève ; il lui semble aussi avoir vu de tels visages grimaçant chez Ford ; ainsi de ce vieillard qui s'adresse à lui avec véhémence, le menton en galoche, les yeux clairs profondément enfoncés dans leur orbite, les sourcils broussailleux ; ces répétitions de souvenirs anciens l'amusent au plus haut point quand son oreille l'alerte d'une voix de femme à sa gauche, il se retourne ; c'est une vieille imprécatrice édentée, survenue des trios de sorcières du théâtre élisabéthain, les cheveux gris et blancs mêlés en tous sens emportés par le vent, corps sec de centenaire mais somptueuse robe satinée au col ourlé d'un collier de perles grises opalescentes. A ce moment il prend conscience que tous ces visages n'en font en réalité qu'un, un seul parmi les clients du bar improvisé, le bavard qui s'adresse à lui manifestement décidé à un récit définitif, mais que lui sans volonté aucune calque cet unique visage sur les mines et expressions variées des hommes et femmes qui l'entourent, le patron tranquillement occupé à passer un torchon sur ses tasses, la cliente au collier s'amusant aux jeux d'un jeune chat sur la place, ces deux amis dont les cafés de plus en plus allongés épanouissent le sourire à chaque gorgée ; il aperçoit un trio un peu à l'écart, engagé dans une conversation animée consacrée à une affaire commerciale ; curieux il regrette de n'y rien comprendre du fait de leur éloignement et de sa mauvaise maîtrise de la langue ; ces trois débatteurs sont les seuls jeunes gens de ce groupe de hasard, mais quand il les observe leur air sérieux leur concentration ils lui paraissent plus âgés encore que les autres, sur leurs traits aussi viennent se superposer ceux parcheminés des anciens ; il se contraint à un examen méticuleux, ils sont jeunes pourtant ; deux hommes et une femme ; la femme brune, élégante, sa robe lui découvrant à demi le dos, le nez légèrement busqué, son sourire charmant de circonstance ; un des deux hommes de dos, large et légèrement adipeux, sa chemise blanche tirant sur le jaune ; l'autre de face parle sans cesse une voix désagréable, nasillarde et perçante, visage rond quelconque lunettes grises d'école de commerce, enjôleur cependant ; à un moment les deux hommes quittent le tabouret sur lequel ils sont juchés saluent et s'éloignent la femme restée seule sort un carnet et prend des notes elle a cessé de sourire...
Tout à ses observations il n'écoutait pas ce dont l'abreuvait le vieillard ; un son plus aigu que les autres le tira cependant de cet état et oubliant les visages il se concentra sur les mots quand l'homme, comme épuisé, s'interrompit. Il but une gorgée de café, grimaça de sa tiédeur puis conclut bon moi ce que j'en dis, ça n'est pas mes affaires, et si vous voulez aller voir Elena c'est pas moi qui vous en empêcherai mais souvenez vous bien de ce que je vous ai dit il n'y a rien de bon là-bas pour vous rien de bon.


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En lieu et place, Cyril Sauvenay