titre-en-lieu-et.place


De jour de nuit,
parler de tout
l'air de rien

bienheureux l'enfant d'abord effrayé rassuré ensuite qui sent d'aventure ce parfum, plus tard il s'y habituera, confusément il ressent ce désir qui le tiendra jusqu'à ses décisions d'homme mûr ; cela, alors qu'ils quittent le lieu de tôt matin après une nuit sans confort mais joyeuse, ça lui plaît il comprend c'est un début le début de quelque chose une vie la sienne de vie ; une sourde appréhension se mêle à l'excitation ils quittent les lieux abandonnés le hameau de la nuit ils disent pourquoi ne pas commencer la journée par une promenade le long du lac comme Fabrice qui sait qui l'on rencontrera ils disent nous avons tout le temps le lac est tout à côté, ils s'y rendent. Une fois quitté le petit chemin en terre brune, la route principale leur fait croiser rapidement un axe secondaire, un panneau fléché sur la gauche indique Salò, puis, en dessous et en italique, Lago de Garda ; les voitures s'y engagent l'une derrière l'autre. Quelque kilomètres plus loin ils pénètrent dans les faubourgs de la petite ville, via del Duce, cette dénomination suscite quelque étonnement, une ou deux remarques ironiques ; les commentaires se font plus inquiets, l'enfant ressent cette inquiétude dans le ton employé, lorsqu'ils font face au détour d'une ruelle à une banderole tendue sur un mur ou s'étalent les mots il Duce ha sempre ragione, puis une autre credere, obbedire, combatterre, quelques croisements plus tard. Les voitures, arrivées sur une place donnant sur le lac, sont alors stoppées net par des hommes en arme, toutefois amicaux, qui invitent leurs occupants à les accompagner pour fêter un événement impossible à détailler, mais qui semble les mettre en liesse ; ils disent vous voici Piazza amici del populo, venez boire le verre de l'amitié il disent il maestro ne va pas tarder nous avons juste le temps celui-ci dit mon uniforme n'est pas repassé je ne peux pas venir cet autre dit laisse tomber ton uniforme viens fêter le passage de nos amis de France le maestro n'est pas là et tu le connais il voudra lui aussi boire un café serré, peut-être allongé d'un peu de grappa, ça lui arrive, histoire de saluer nos amis et puis il regardera de l'autre côté du lac tu sais avec son air enfantin et il dira ils vont sans doute bientôt attaquer il faut terminer rapidement et puis partir au château il dira je ne veux pas attendre l'attaque de ceux d'en face avec ce petit sourire malin d'enfant...
Pour l'enfant qui écoutait et qui entendait parler d'un maestro au sourire d'enfant, entouré de ces hommes en armes qui les entrainaient, au bord de la Piazza amici del populo, vers un café qui ouvrait ses volets face au lac d'un gris bleuté, tout cela était merveilleux, l'inquiétait mais surtout l'amusait ; il avait compris lui bien sûr ce à quoi ses parents et leurs amis restaient étranger et qui leur serait révélé quelques minutes plus tard à l'arrivée du maestro ; un faune sec et musculeux au visage émacié, au regard concentré, mais amusé à peine saisit-il le motif pour lequel son équipe était plantée là au lieu de se préparer ; alors il sourit aux étrangers et les salua avec une élégance toute princière, comme un Visconti des faubourgs, puis se tourna vers l'un des hommes et lui dit j'ai tout envoyé au labo hier nous recevrons une copie ce soir mais aujourd'hui on tourne comme on a fait hier, ne change rien aux lumières c'est bien comme ça ; à ce moment malgré leur italien médiocre les parents de l'enfant comprirent aussi, ils se détendent pendant que le maestro commande un café serré en leur demandant de l'excuser sa journée sera très chargée d'autant que le temps ne va peut-être pas rester au beau on prévoit des orages... Il boit debout son café tout en donnant des ordres, n'oublie pas de charger tout de suite deux caméras à un petit homme triste qui passe, toi va faire repasser ton uniforme à l'homme qui s'en inquiétait quelques minutes plus tôt et qui lance une œillade mauvaise à l'autre homme ; celui ci hausse les épaules regarde les parents de l'enfant et leur dit et alors il pouvait bien prendre ce café non et le maestro dit non il ne pouvait pas la journée va être longue... Puis il regarde au large on distingue vaguement l'autre rive et il dit ce n'est pas aujourd'hui qu'ils attaqueront, il se tourne vers l'homme, un pli malicieux au coin des yeux...
Peu à peu tous ont déserté le café pendant que montait le soleil puis la petite troupe à l'enfant est retournée aux voitures et s'en est allée.

à ce moment précis l'enfant ne savait pas qu'il apprendrait à ne pas aimer les plans de coupe, au risque, bien plus tard, de négliger de mettre de côté les rushes paraissant inutiles et qui lui manqueraient lors du montage ; pour le moment il ne voyait du monde que les marches démesurées d'une ferme abandonnée non loin du lac de Garde, un soir où la petite troupe, fatiguée, sur le chemin de Venise, avait décidé d'un bivouac, devant lui une marche immense et l'assombrissement de l'escalier, tout en même temps inquiet et ravi de l'aventure ; il n'avait aucune idée qu'il se retrouverait, un siècle plus tard, face à l'océan, détaillant les frêles embarcation, invisibles au grand angle, disputant l'espace immense aux cargos dans l'attente de l'entrée au port ; aurait il jamais le sens du détail ? C'était, à n'en pas douter, une interrogation qu'il ne pourrait négliger, un jour, tout comme les atermoiements d'un comédien déconcerté par une réplique pourtant banale. Le sort en était jeté, et sans la moindre bataille, il préférerait l'immensité au détail, l'océan au ruisseau. Mais est-ce si certain ? Face à la marche il y a aussi la rugosité de la pierre et la ferme douceur de la main (tout comme le minuscule corbeau ou l'insignifiante mouette deviennent soudain plus grands que l'océan, tout comme, et leur fragilité face à celui-ci, les pêcheurs sur le dow dans le creux de la vague se font univers, tout comme le sentier au long des falaises, son escarpement périlleux, font sentir sous le pied le destin de chaque gravier, tout comme cette photo jaunie, dont chaque vêtement de chaque personnage conte une histoire singulière, n'est en elle même rien d'autre que le plus insignifiant des détails, aussi insignifiant que la casquette d'un personnage de roman longuement décrite par un romancier sans personnage...)    
L'enfant n'a aucune idée de ce que sera cette photo il n'a aucune idée de ce qu'est une photo il ne sait pas que les sels d'argent peuvent être sensibles à la lumière qui baisse il ne sait pas que quelques décades auparavant un homme a pour la première fois impressionné une fine couche sensible, figeant un pan de toit et un pan de mur sur fond de ciel livide, halos gris dans le blanc du monde, il ne sait même pas que cette marche d'une manière identique se trouvera gravée à jamais dans sa mémoire ni que cette mémoire sera un chemin vers lui-même ; à ce moment précis la photo n'existe pas ; elle ne se trouve pas déjà là, abandonnée par terre dans la cour de cette ferme isolée, et qui attend ceux qui viendraient, non, c'est une photo qu'ils prendront, eux, pas de cette manière courbée dont on prend un objet au sol, déployant son corps, mais de celle, désinvolte, dont on prend le souvenir d'un objet, comme on prend un lieu à emporter avec soi ; cependant ils n'ont rien emporté puisqu'il n'y a pas de marche ni même d'escalier dans cette photo, juste des personnages figés dans l'instant, et si celui qui fut l'enfant grimpant péniblement sur cette marche, qui s'y trouve impressionné parmi ceux qui se trouvaient à cet endroit à ce moment avec lui, peut tout de même trouver quelque intérêt à cette épreuve jaunie c'est au fond en raison de son grain uniquement ce grain d'avant d'avant la révolution la révolution culturelle monde désormais sans grain et qui ne jaunit pas ; c'est triste un monde qui ne jaunit pas. Ce soir puis ce matin celui qui fut cet enfant contemple l'homme dans sa course pourtant il ne regarde pas la photo il préfère s'en souvenir comme il se souvient de l'escalier cela lui paraît suffire ; en fait le jaune de la photo et le gris brun de l'escalier sont une seule et même matière car c'est de matière qu'il s'agit, matière et mémoire, matière de la mémoire, un pan de mur argentique qui traverse les siècles.
Et dans le film parle la voix qui rappelle que l'homme qu'attendait l'enfant n'est autre que lui-même...

vieille photo jaunie aux ciels sfumatos telle cette toiture ou ce pan de mur à l'arrière-fond d'une ville lointaine — est ce elle, est ce Venise ? non, mais alors cette étendue maritime, ces canaux que l'on devine dans la lumière du soir, quels sont-ils ? — et laisse émerger, sortir des flots brunâtres et doux, tant de sensations contrariées ; s'y mêlent divers lieux et divers temps de l'enfant rêvé ; photo presque vénitienne et pourtant, soudain, vallonnée, crayeuse, soudain une garrigue ; ce scorpion dont il fallait chaque matin veiller qu'il ne se soit installé dans une chaussure laissée sous le lit, au réveil ; et cette forêt à quoi on ne pouvait même imaginer quelque lisière, marquant un infini territoire sauvage ; et ce hameau rafistolé aux courtes ruelles irrégulières ; et cette longue table aux repas sans fin, le délice de cette truite, sa chair blanche et ferme, les rires, débats tranquilles et solaires ; et ce piano mal accordé perdu dans une pièce oubliée de la bastide où couraient les doigts maladroits à la recherche d'une mélodie souvenue ; était ce Venise donc ? non ce n'était plus Venise mais ces gens étaient les mêmes et leurs habits comme ceux des indiens d'une mémoire d'outre-tombe étaient les mêmes habits... ou bien non pas tout à fait les mêmes mais ceux d'une décade ultérieure un autre temps déjà où commençait de s'enfuir la grande innocence avant que d'être bannie, ou plutôt non : enfouie, décidée à renaître bientôt à revenir sous une forme renouvelée : celle étrange du dialogue joyeux et grave d'un poète titan et d'un lumineux guerrier des autres rives de notre mer, devant une autre petite maison ensoleillée où ils aimaient se retrouver et s'embrasser, et où se cacherait bien plus tard, après même qu'ils aient disparu, l'enfant aux craintes dissipées, l'enfant fils de l'un et de l'autre qui lui tiennent la main depuis chaque marche de chaque escalier, l'enfant qui désormais tient la main de son fils effrayé par un mauvais rêve et tente, ainsi, au travers de ces images de paix, tandis qu'au loin mugit la sirène d'un cargo, de chasser les siens...

comme une flamme dans un film de celluloïd — mais il n'avait jamais vu de film — derrière lui le chœur montait ; les mains le tenait il voulait voir devant mais c'était sombre le soir venait et derrière s'enflait
O Röschen rot!
Der Mensch liegt in größter Not!
Der Mensch liegt in größter Pein!
Je lieber möcht ich im Himmel sein.
Da kam ich auf einen breiten Weg:
Da kam ein Engelein und wollt’ mich abweisen.
Ach nein! Ich ließ mich nicht abweisen!
Ich bin von Gott und will wieder zu Gott!
Der liebe Gott wird mir ein Lichtchen geben,
Wird leuchten mir bis in das ewig selig Leben!


Lumière des origines ! Déjà c'était le bas de l'escalier, une vieille photo jaunie contre un champ, arrière-plan, un retour et le début, l'art du contrepoint


Ô lecteur, visiteur d'occasion ou décidé, toi qui m'honore de ta présence en ces lieux, quelque virtuels fussent-ils l'une comme les autres, ne rêves-tu pas d'un abonnement à mon entr'ouvroir (potentiel) de littérature ? Adoncque, empresse-toi d'activer le lien suivant ; il te conduira à la page désirée, où te suffira d'inscrire nom et adresse de messagerie pour recevoir, à chaque parution, une missive d'alerte.
-> Diantre, je cours m'abonner !

En lieu et place, Cyril Sauvenay