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Il est étrange,
ce sentiment qui est le nôtre,
comme le soleil couchant

8 minutes, parce qu'il fallait bien ça pour rattraper un peu du retard.

Rien ne manque plus que le temps, parfois. D'autres fois, c'est autre chose...

Voici donc, en numéro 1 d'une série qui ne durera peut-être pas — en décideront les circonstances ​une réplique à François Bon, consacrée à Hermann Broch, Les Somnambules.

Je me suis bien gardé de regarder l'épisode de FB consacré au romancier ; je vais pouvoir combler cette lacune !

En guise de réponse à l'invitation de François Bon... (voir ici)

bouquins from Cy's place on Vimeo.

Il parcourut tout d'abord les interminables couloirs des deux aéroports, se résigna à la brute défiance des divers agents postés au long des parcours d'airain, s'arrêta ici et là pour marquer son allégeance à la frénésie de dévoration consumériste, puis, après une attente plutôt confortable (consacrée à la lecture d'un roman américain parvenu à la tête des ventes mondiales depuis l'avènement de la nouvelle administration), s'embarqua dans ce long courrier vagissant aux courbes formes plastiques. Ensuite, après qu'il se fut astreint à observer, par correction et pour la énième fois, l'hôtesse décrire les comportements à adopter en cas d'urgence, il commença d'examiner les pages numériques de l'écran qui lui faisait face, et songea...
Il est vain, fera-t-on sans doute à raison remarquer, de s'inquiéter de la forme d'art et du système de représentation qui s'imposeront au siècle naissant. Ainsi que par le passé, les anciens ne disparaitront pas, c'est entendu. Il lui semble avéré cependant, lorsqu'il lui prend de s'interroger à ce sujet, y compris dans l'oblong fuseau fendant les airs, que ni le roman ni la peinture, ni même les divers arts conceptuels, ne persistent plus au centre de la création des hommes (il aime à préciser, par souci de clarté : au centre, c'est à dire boussole, repère, chemin de doute et de connaissance). De même le cinéma, songe-t-il parfois, en tant que technique analogique, s'il fut l'art du siècle précédent, en est désormais réduit à se caricaturer. Cette hystérisation, très visible dans la production américaine, réduite à sa forme purement spectaculaire, centrée sur l'effet narratif comme visuel — il l'affirme avec conviction lors de certains dîners — n'en est pas moins évidente dans le cinéma français, mais — souligne-t-il aussitôt — d'une manière autre, particulière, qu'il aime ironiquement qualifier d'exceptionnelle.
Or la parenthèse oisive de cette longue traversée aérienne lui permit de confirmer ce jugement par l'exemple, s'il en était besoin, malgré — car une règle ne va jamais sans exception — quelque contre-exemple en guise de consolation.
Quand, au milieu d'un grand bazar d'affiches hollywoodiennes (ou à leur imitation), une fois déniché un film français ou francophone, curieux, il regarda. Puis, du fait de la vacance à quoi il était contraint, plus ou moins confortablement assis, en visionna-t-il un ou deux autres. Ce ne fut certes pas une expérience de cinéma, bloqué qu'il était devant son petit écran, vibrant tous deux selon les trépidations de l'engin ; mais précisément, pensa-t-il par la suite, il s'était bien agi là de ce qu'il était advenu du cinéma, tel qu'on s'ingéniait encore, par commodité, souci de vraisemblance, ou tout simplement paresse, à nommer cet exercice solitaire de visionnage.
 
(Intermède
Aéroport, Zurich. Le brouillard s'épaissit, peu à peu s'évanouissent les montagnes.)
 
À noter : quelques jours avant cette épreuve, il avait parcouru avec exaltation l'exposition consacrée à Jean Rouch, ce cinéaste chercheur qu'il admire tant, à la grande bibliothèque parisienne de France ; on pourra, si l'on veut, mesurer à cette aune les réflexions critiques qui suivirent.
 
Du film dont il m'entretint alors paresseusement, il avait conservé un souvenir assez précis des événements qui s'y succédaient, et de certains procédés, mais presque aucun des détails secondaires à ses yeux, comme le titre. Celui-ci, il en était certain, mentionnait le nom du personnage principal, un certain Ismaël. Un film intelligent, pense-t-il alors, m'avoua-t-il. Il avait aussi relevé que de nombreuses références en émaillaient le récit, bibliques, littéraires, cinématographiques, amusantes, pertinentes — ou non —, parfois intrigantes. Dans cette dernière catégorie il rangeait l'évocation biblique à l'origine probable de l'étrange dénomination de ce personnage, Ismaël... En opposition à Israël, demandait-il, ou bien à Abraham ? Au fond, décida-t-il au risque de passer à côté de l'essentiel, cela importait peu. D'autres de ces références en cascade étaient plus accessibles, telle Carlotta, ce prénom des plus hitchcockien, pour ne retenir que l'évidence à propos d'une revenante. Cela constituait sans doute la matière première du film, confortant l'appréciation de Milan Kundera, selon qui, dans il ne savait plus quel bouquin, toute création ne pouvait être que réminiscence, puis réinvention, fondées sur ce que Thomas Mann avait nommé le puit du passé. Mais la remémoration de ce fond, ici revendiqué comme substrat, et malgré cette revendication, non seulement n'était pas d'une particulière originalité, mais par surcroît ressemblait à un exercice de pure vanité, parfaitement kitsch (aurait dit ce diable d'Heinrich, dont il nous faudra reparler) ; il haussa les épaules, le temps d'une courte et lointaine évocation... Ce film, préféra-t-il finalement évoquer, narquois, était par ailleurs une démonstration par l'absurde de la puissance de l'acteur. A moins que ce ne fut par la négative, voire par l'excès. En tant que caricature du réalisateur — celui du film, un type connu, encensé même, affirma-t-il, incapable de plus de précision, ou bien le réalisateur comme archétype ? — le comédien (lui-même au faite d'une gloire nationale, quoique plus exactement parisienne, précisa-t-il, dont il chercha le nom pendant cinq bonnes minutes) le démontrait avec grand talent, tant l'hystérisation, la sienne, celle du film, y atteignait des sommets (quoiqu'au second degré, si comparée à celle de certaines productions affolées des années quatre-vingts) : pas un plan où le personnage, parfaitement incarné lui semblait-il, ne fume ni ne boive, vin ou whisky (au point qu'il s'étonna de ne pas voir mentionnée à la coproduction une marque écossaise — de noble réputation, bien entendu, et digne du train de vie des personnages), ne soit survolté ou en pleurs, et n'exprime par ces divers biais narratifs tant un mal-être nécessaire à sa condition qu'une puissance créatrice démiurgique. Le malaise de l'artiste français. Il ajouta en riant : si l'on en croyait son cinéma, la France était un pays d'artistes soit ratés, soit malheureux, le plus souvent les deux. Mais il conclut avec moins de sévérité, s'avouant ébloui par la prestation d'une des deux actrices, la fille d'un chanteur pop célèbre du siècle passé. Il était surpris de sa lumineuse présence — ce que l'on nommait tel par manque d'imagination, et qui relève en fait de l'aura, au sens benjaminien, insista-t-il, malgré l'apparente contradiction — et de sa capacité à transmettre simplement une émotion, sans pathos inutile, mais avec une évidente sincérité. Il dit : s'il lui arrivait un jour de faire un film, quel qu'en soit le sujet, il ferait appel à cette comédienne. (C'était toutefois une hypothèse assez peu probable.)
Malgré cet entrain admiratif, il restait décidément sur sa faim. Oui, le film était bien réalisé, avec un incontestable savoir-faire. Mais à quoi bon cet exercice nombriliste et ennuyeux, malgré quelques traits d'humour se conformant eux aussi à cette pathétique auto-analyse ?
Las, il parcourut les affiches numériques disposées sur l'écran jusqu'à celle d'un film dont n'avait pas du tout entendu parler. Il rechercha le nom du réalisateur, qui s'avéra être double, et de bon augure jugea-t-il : celui de deux frères belges renommés, patronyme dont il décida à mon air agacé qu'il était inutile de perdre du temps à tenter de se le remémorer.
Souriant, il précisa que c'était là le contre-exemple promis. Fidèles à leur tradition, les deux frères en question s'intéressaient à la vie même de leurs personnages, en tout premier lieu celle de ce médecin de quartier résolue à affronter l'existence plus ou moins misérable de ses concitoyens (de même que ses propres tourments), et en particulier celle de chacun de ses patients, y compris les plus abjects, auxquels, par son attitude stoïque mais engagée, elle donnait une forme d'absolution. A travers elle, les réalisateurs signifiaient sinon leur amour inconditionnel de l'humanité (cela, dit-il, était possible à Dieu seulement), du moins leur bienveillance à son égard : face à l'absurdité comme à la souffrance la plus intime, le pardon est non seulement possible, mais nécessaire. Il n'y a pas de salaud absolu, mais des pièges dans lesquels, une fois tombé, chacun se débat comme il peut.
Il réfléchit un instant puis m'avoua ne plus se souvenir du troisième film qu'il avait regardé jusqu'à l'atterrissage, sans doute trop occupé à considérer l'étrangeté du déchirement des nuages, lorsqu'à leur moutonnement régulier et reposant se substitua, dans les dernières minutes, l'amoncellement infini des maisons sur la terre ocre et verte (à l'accoutumée, il s'en rapportait aux couleurs comme à un réconfort ultime, songeant sans doute à une toile possible, celle-là même peut être qu'il commençait au moment de mon arrivée).
Pour conclure il se dit — et me rapporta — que nous sommes tous à des degrés divers les idiots utiles d'un système à peine conscient de sa puissance et de ses dérèglements. C'est du moins ce qu'il m'a semblé comprendre de son murmure quand, tourné vers la fenêtre face à la circulation croissante de ce matin pluvieux, après une dernière gorgée de son café insipide, il a terminé son récit avant de s'esclaffer puis de se remettre au travail, oubliant ma présence.
 

Dar es Salam. Le soleil inexorable de novembre, pacifié par le vent océanique, ravive un souvenir lointain.

Mais avant de poursuivre, scrupule : posant votre regard sur ces lignes, escomptiez-vous plonger dans l'enfance du rédacteur ? J'en doute. Pour autant, puisqu'il n'est question que de sensations partagées, celles du premier âge ont peut-être aussi leur place en ces lieux...
Et puis, tu le sais, lecteur, si le spectre des confessions mémoriales te fait trembler, à cette lecture sans tarder mets un terme, rien de plus facile, afin de retrouver une activité plus digne. Je ne saurais t'en garder rancune, tant s'en faut, moi-même rétif à ces déballages narcissiques.

Foin du préambule, tout nécessaire qu'il fut ; l'enfance donc.
Au matin, tôt levés, nous n'attendions pas, ma grand-mère mon frère et moi, pour descendre à l'épicerie, en ces torrides étés de l'arrière pays provençal (souvenez-vous de 1976, préfiguration des années qui viennent), que le soleil et ses reflets vinssent cuire jusqu'aux roches rougies ; mais déjà nous prenions soin de marcher à l'ombre allongée des chênes-lièges. Il nous fallait une demi-heure pour rejoindre le petit détaillant, au carrefour. Le plus souvent cela suffisait. D'autres jours, pour nous rendre au marché, nous patientions dans l'espoir qu'un voisin passât et nous conduisît au village. Longtemps, parfois.
Plaisir alors de l'attente et de l'ennui. Torpeur — s'élevant alentour l'aubade de ces loustics et leur drôle d'aïeule — si proche de celle que nous goûtons parfois ici face au calme océan, alanguis sous l'ombre d'un toit, humant la tiédeur d'une brise matinale, l'éveil du jour et celui des insectes, leur frôlement affolé, leur bourdonnement, celui aussi des odeurs épicées (ont-elles disparu, ou bien mes sens sont-ils émoussés ? Et cette solaire vie bruissant qui semble avoir déserté nos campagnes — tout comme — et c'est heureux — le mugissement du soldat — faut-il y voir quelque relation ? — est ce moi qui ne l'entends plus ?) et, par conséquent, l'éveil de notre appétit, de cet âge qu'un rien aiguise.
Une voiture arrivait, qui acceptait de nous emmener au village. Aventure ; ce jour vieille guimbarde crachotant aux vibrations aigües, tel autre rutilante berline anglaise aux cuirs moelleux et parfumés ; c'était selon, au hasard.
Le marché bien sûr. Cette fois encore, ai-je rêvé ces heures ou bien les tomates étaient-elles sucrées au point qu'une moitié s'en trouvait avalée avant notre retour ? J'ai pourtant ce net souvenir, et celui des pêches gonflées de soleil, des abricots fondants, des... Ah que sais-je encore, vous faut-il une liste détaillée ? C'est votre ennui que je risque, quand bien même vos souvenirs ressembleraient aux miens. Ce marché en tout cas était une fête, substituant aux places centrales sèches et muettes un carnaval de couleurs et d'odeurs riantes, apostrophés ici, moqués là, reconnus à droite et à gauche, dont nous rentrions chargés et fourbus, d'autant que l'ardeur flamboyante du soleil embrasait l'air au fur et à mesure de son ascension — et de la nôtre. Retrouver la tiédeur du vieux chêne au feuillage apaisant ! Tel s'était mué notre désir, bien souvent suspendu au bon vouloir de celui qui nous ramenait à bon port. Généralement notre grand-mère appelait un taxi peu officiel de ses amis ; le retour alors était rapide, jusqu'à l'ombre apaisante et les sièges aux tissus bariolés. Parfois cependant on nous déposait d'où nous étions allés ; il fallait alors au midi monter les collines descendues le matin. Mais l'âge... Nous renâclions bien sûr, et souvent nous endormions après déjeuner, aux heures les plus chaudes ; une fois éveillés toutefois nous aurions repris le même chemin sans presque barguigner.

Montée à l'ombre

Ma grand-mère, elle, était de ces femmes courageuses comme on en croise ici, qui sans jamais se plaindre, et rire plutôt de ses infirmités infantiles qui lui conservaient entre autres un bras à jamais plié, parcourait en nous surveillant les mêmes chemins, portait plus que nous et préparait le repas, immanquablement conclu d'un café frais ou réchauffé (parfois bouillu foutu).
Enfance dorée qui ne doit sa différence d'avec la plupart d'ici qu'au lieu de notre naissance, à la richesse d'une nation et aux égards qu'elle eut, après guerre, pour ses citoyens.
Mais ma préférence allait, malgré le marché aux odeurs et couleurs réjouissantes, à ces matins où nous cessions notre descente parvenus à ce premier carrefour, bien avant le village, mais où se trouvait la petite bibliothèque où je laissais passer les heures, parcourant les calmes rayons avec cette paix profonde et particulière qu'ont toujours procurée ces lieux protégés. Non pas encore, alors, lieu de savoir, car j'y recherchais plutôt magazines illustrés et romans de gare, mais déjà laboratoire aux délices chaque jour répétés, cocon, abri lumineux de ses ombres mêmes. Les livres. Je n'ajouterai rien à tout ce qui a été dit à ce sujet, mais Montaigne en sa librairie n'était sans doute pas plus heureux que moi.
Nous remontions et je serrais contre moi ces quelques pages à lire au soleil d'or.
Puis montait le soir lentement, le chant des grillons, l'ensommeillement...
Douceur des jours d'été ; face à l'océan indien, j'en ressens la fidélité, et leur murmure en moi.


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En lieu et place, Cyril Sauvenay