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Il est étrange,
ce sentiment qui est le nôtre,
comme le soleil couchant

Dar es Salam. Le soleil inexorable de novembre, pacifié par le vent océanique, ravive un souvenir lointain.

Mais avant de poursuivre, scrupule : posant votre regard sur ces lignes, escomptiez-vous plonger dans l'enfance du rédacteur ? J'en doute. Pour autant, puisqu'il n'est question que de sensations partagées, celles du premier âge ont peut-être aussi leur place en ces lieux...
Et puis, tu le sais, lecteur, si le spectre des confessions mémoriales te fait trembler, à cette lecture sans tarder mets un terme, rien de plus facile, afin de retrouver une activité plus digne. Je ne saurais t'en garder rancune, tant s'en faut, moi-même rétif à ces déballages narcissiques.

Foin du préambule, tout nécessaire qu'il fut ; l'enfance donc.
Au matin, tôt levés, nous n'attendions pas, ma grand-mère mon frère et moi, pour descendre à l'épicerie, en ces torrides étés de l'arrière pays provençal (souvenez-vous de 1976, préfiguration des années qui viennent), que le soleil et ses reflets vinssent cuire jusqu'aux roches rougies ; mais déjà nous prenions soin de marcher à l'ombre allongée des chênes-lièges. Il nous fallait une demi-heure pour rejoindre le petit détaillant, au carrefour. Le plus souvent cela suffisait. D'autres jours, pour nous rendre au marché, nous patientions dans l'espoir qu'un voisin passât et nous conduisît au village. Longtemps, parfois.
Plaisir alors de l'attente et de l'ennui. Torpeur — s'élevant alentour l'aubade de ces loustics et leur drôle d'aïeule — si proche de celle que nous goûtons parfois ici face au calme océan, alanguis sous l'ombre d'un toit, humant la tiédeur d'une brise matinale, l'éveil du jour et celui des insectes, leur frôlement affolé, leur bourdonnement, celui aussi des odeurs épicées (ont-elles disparu, ou bien mes sens sont-ils émoussés ? Et cette solaire vie bruissant qui semble avoir déserté nos campagnes — tout comme — et c'est heureux — le mugissement du soldat — faut-il y voir quelque relation ? — est ce moi qui ne l'entends plus ?) et, par conséquent, l'éveil de notre appétit, de cet âge qu'un rien aiguise.
Une voiture arrivait, qui acceptait de nous emmener au village. Aventure ; ce jour vieille guimbarde crachotant aux vibrations aigües, tel autre rutilante berline anglaise aux cuirs moelleux et parfumés ; c'était selon, au hasard.
Le marché bien sûr. Cette fois encore, ai-je rêvé ces heures ou bien les tomates étaient-elles sucrées au point qu'une moitié s'en trouvait avalée avant notre retour ? J'ai pourtant ce net souvenir, et celui des pêches gonflées de soleil, des abricots fondants, des... Ah que sais-je encore, vous faut-il une liste détaillée ? C'est votre ennui que je risque, quand bien même vos souvenirs ressembleraient aux miens. Ce marché en tout cas était une fête, substituant aux places centrales sèches et muettes un carnaval de couleurs et d'odeurs riantes, apostrophés ici, moqués là, reconnus à droite et à gauche, dont nous rentrions chargés et fourbus, d'autant que l'ardeur flamboyante du soleil embrasait l'air au fur et à mesure de son ascension — et de la nôtre. Retrouver la tiédeur du vieux chêne au feuillage apaisant ! Tel s'était mué notre désir, bien souvent suspendu au bon vouloir de celui qui nous ramenait à bon port. Généralement notre grand-mère appelait un taxi peu officiel de ses amis ; le retour alors était rapide, jusqu'à l'ombre apaisante et les sièges aux tissus bariolés. Parfois cependant on nous déposait d'où nous étions allés ; il fallait alors au midi monter les collines descendues le matin. Mais l'âge... Nous renâclions bien sûr, et souvent nous endormions après déjeuner, aux heures les plus chaudes ; une fois éveillés toutefois nous aurions repris le même chemin sans presque barguigner.

Montée à l'ombre

Ma grand-mère, elle, était de ces femmes courageuses comme on en croise ici, qui sans jamais se plaindre, et rire plutôt de ses infirmités infantiles qui lui conservaient entre autres un bras à jamais plié, parcourait en nous surveillant les mêmes chemins, portait plus que nous et préparait le repas, immanquablement conclu d'un café frais ou réchauffé (parfois bouillu foutu).
Enfance dorée qui ne doit sa différence d'avec la plupart d'ici qu'au lieu de notre naissance, à la richesse d'une nation et aux égards qu'elle eut, après guerre, pour ses citoyens.
Mais ma préférence allait, malgré le marché aux odeurs et couleurs réjouissantes, à ces matins où nous cessions notre descente parvenus à ce premier carrefour, bien avant le village, mais où se trouvait la petite bibliothèque où je laissais passer les heures, parcourant les calmes rayons avec cette paix profonde et particulière qu'ont toujours procurée ces lieux protégés. Non pas encore, alors, lieu de savoir, car j'y recherchais plutôt magazines illustrés et romans de gare, mais déjà laboratoire aux délices chaque jour répétés, cocon, abri lumineux de ses ombres mêmes. Les livres. Je n'ajouterai rien à tout ce qui a été dit à ce sujet, mais Montaigne en sa librairie n'était sans doute pas plus heureux que moi.
Nous remontions et je serrais contre moi ces quelques pages à lire au soleil d'or.
Puis montait le soir lentement, le chant des grillons, l'ensommeillement...
Douceur des jours d'été ; face à l'océan indien, j'en ressens la fidélité, et leur murmure en moi.


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En lieu et place, Cyril Sauvenay