Il pense
Ce sable, trop blanc vraiment, et de même grain cependant...
Cette plage comme mémoire où la marche est douce, même au soleil sans attente
À la fois présente et pesante comme du lac lointain aux rives courbes
Parfois aussi comme du rivage normand, son estran que soulève les vents...
Alors vient l'apaisement, debout, se tenir en lieu et place.

au milieu de la Piazza amici del popolo, face au lac, il promène un regard circulaire sur la ville ; au fond rien n'a vraiment été bouleversé, demeurent quelques traces de balles mais les trous d'obus ont été comblés ; le seul lieu anéanti, à son grand étonnement, est le café. Perdu en supputations il s'approche. Ce café faisait le charme de la place, qui semble endeuillée. Ne reste qu'un grand vide et les vestiges de quelques murs. Juste à côté, cependant, il s'aperçoit de la présence d'une sorte de roulotte, auvent ouvert, entourée d'un petit groupe d'hommes et femmes bavardant ; il les rejoint ; ils rient et s'amusent comme si rien ne s'était produit, debout pour la plupart, quelques uns assis sur des tabourets de bar (qu'il lui semble reconnaître comme étant ceux justement du café) face à un comptoir. En s'approchant il discerne derrière le comptoir un percolateur et de la vaisselle, puis il distingue le serveur, c'est le patron du café. Quand il arrive tous se taisent un instant, le saluent négligemment puis reprennent leur conversation. Il n'est question que de quotidien. Il comprend mal l'italien mais suffisamment pour s'apercevoir qu'il n'est question ni de la guerre, ni du café, ni de la femme, et pas non plus de lui ; il décide de jouer les naïfs et l'air de rien commande un ristretto (sa passion pour ces quelques gouttes ! Souvenir soudain de ce tôt matin d'hiver glacé à Venise où attendant Emma qui arriverait par le prochain vaporetto il écoutait les conversations au bar d'un petit bistrot, comme en cet instant, mais détaché ; il y avait bu peut-être les meilleurs de sa vie, cinq d'affilée se souvenait-il, dans ce clair petit matin qui appartenait de plein droit au vénitiens, et dont il profitaient ; passaient les livreurs avec leurs chariots à trois roues, les commerçants avant l'ouverture, pas un touriste, lui-même excepté, mais il fait semblant de s'exclure de la catégorie). N'étant pas certain d'être reconnu il demande ce qui est arrivé au lieu ; le patron hausse les épaules ; un vieux lui répond détruit, le café, on l'a détruit ; étonnement ; le vieux poursuit voilà je t'explique il y a eu la guerre ceux d'en face ont gagné on ne sait pas trop ce qui s'est passé sinon qu'on a été trahis ; une femme rétorque on ne sait pas on ne sait rien ; le vieux sait il dit bien sûr qu'ils ont été trahis ils étaient les plus forts sans trahison pas de victoire, impossible ; la femme hausse les épaules enfin voilà mais elle s'interrompt et le patron poursuit voilà ces crétins se sont mis en tête que c'était moi le traître et ils sont venus tout détruire mon café. — Crétins peut-être mais moi je connais ta famille et ton père du temps de la République sociale… — Vaffancullo le vieux mon père non plus il a pas trahi c'était un résistant un vrai puis se tournant vers l'étranger qui le questionne mais après il y a un procès. Verdict non-lieu, et voilà, résultat ils sont venus s'excuser et maintenant en attendant qu'on reconstruire le café j'ai trouvé cette roulotte et ils viennent tous prendre leur expresso… — Eh ! Bien sûr ! Où irions-nous sinon ? On a tous besoin de toi Guido… Et le patron satisfait et amer hausse les épaules. Moi je l'ai toujours dit et je le répète la traître c'est la vieille du château alors un type qui était resté silencieux se tourne vers l'homme et lui demande vous qui étiez au château avec elle vous savez peut-être mieux que nous. — Quel château ? Quelle vieille ? — Eh le château de l'autre côté de la baie ! On le voit d'ici. Vous savez bien. — La vieille Elena, la fille du baron ! — Mais quelle vieille ? Elena, mais Elena est plus jeune que moi. — Tu ne la connais plus maintenant ? Pas étonnant remarque, elle non plus ne reconnaît plus personne. Elle sort plus de chez elle d'ailleurs. — Vous confondez sans doute mon garçon, nous sommes tous vieux ici. Elena comme les autres. Perplexe l'homme règle son café, salue et quitte le groupe sur la place, décidé à se rendre au château.

et puis il y avait cette odeur particulière dont il ne se souvenait que vaguement mais qui était présente et qu'il associait au maestro et à cette activité étrange qu'il désirait faire sienne comme d'un héritage, une odeur mêlée de cuir, le cuir des gants que portaient certains des hommes ce jour là dont le petit homme au visage triste qui avait reçu des ordres pour la pellicule, et de pellicule précisément, une odeur dont il ne se souvenait que maintenant, à son grand étonnement, au moment de s’endormir, une odeur de matière plastique et de celluloïd, très caractéristique, ainsi qu'une odeur de métal dégagée par ces amusantes boîtes en fer rondes et épaisses, de diamètre variable, et encore une odeur de graisse, plus lointaine encore, très imprécise mais qui lui rappelait un peu celle de ces bidons d'huile pour moteur dont on ouvre le bouchon (cette odeur était la même que celle qui régnait, mais là beaucoup plus fortement, dans le garage à bateau du château, il craignait de les confondre). Il sentait aussi dans ce cocktail l'odeur, forte mais dispersée comme une bruine, du café, cette odeur qui fait saliver des grains à peine moulus, et celle lui succédant aussitôt de la percolation ; du café il aimait l'odeur plus encore que le goût et cela datait de bien avant ce petit bistrot face au lac, à vrai dire des petits déjeuners en compagnie de ses parents ; il aimait l'odeur aussi pour le temps de cette odeur et de ce repas du lever, temps entre parenthèses, sans durée ou bien peut-être celle que mettait la cafetière aux deux bulles de verre, chauffée par la petite flamme vacillante du réchaud à huile, pour faire passer l'eau de la bulle du bas vers celle du haut, et la colorer au travers de la mouture ; il n'avait jamais revu telle cafetière jusqu'à ces jours ou ces mois (il ne savait plus) passés dans le château, la femme en possédait une presque identique qu'elle faisait fonctionner de temps à autres, au gré d'envies dont il ne parvenait pas à saisir la période, mais qu'importe se dit-il, non ce qui importait c'était toutes ces odeurs mêlées et qui traversaient la baie séparant la ville du château, dans un sens, dans l'autre, invisibles. Il y avait là un secret, mais il ne savait même pas de quoi c'était le secret, peut-être le secret d'une existence, peut-être celui d'une mort, peut-être celui de la guerre livrée depuis tant de siècles entre les deux rives du lac, peut-être celui de toutes les guerres livrées entre les hommes… Ou bien le secret du corps, de tous les corps, de la manière qu'ils ont de n'appartenir qu'à soi, même quand, le maestro avait voulu démontrer cela, même quand on en faisait une marchandise, en particulier d'une rive du lac à l'autre, en des temps immémoriaux, oui, le secret dont un corps n'a de compte à rendre qu'à lui-même ; et c'est cela justement qui frappait l'homme, et c'était cela qui avait frappé l'enfant, l’apprêtant à courir vers l’homme qu’il deviendrait, ce qu'un corps devenait, comment il se modulait, lorsqu'il recevait du monde toutes ces sensations brûlantes et douces ; ainsi, ressentait-il, ce que ces odeurs mêlées, et justement par leur improbable mais pourtant harmonieuse combinaison, avaient de particulier, dont il conservait le souvenir depuis l'enfance, c'est qu'elles semblaient, dans cet assemblage, posséder des caractéristiques que faute de mieux il qualifiait de tactiles : c'était une fragrance que l'on pouvait sentir du bout des doigts ; ou plutôt, estimait-il en tentant de définir sa sensation enfantine, le toucher ne pouvait être délié de l'olfactif : sentir l'odeur un peu poussiéreuse de ces boites de fer-blanc, à la fois de métal et de celluloïd, c'était les toucher, les prendre en main, les porter ; il pouvait sentir dans sa main la bobine se dérouler à l'ouverture de la boîte et ce mode de sentir là se trouvait identique à celui de l'odorat ; au fur et à mesure que la fine bobine se déroulait dans sa main, à la fois souple et résistante, son odeur l'enivrait. Pour cela aussi il devait retourner. Il fut toutefois déçu se souvenant que lors de son enquête, ayant alors de nouveau pénétré dans la petite salle du café, il n'avait pas reconnu cette odeur, ni même celle du café qui pourtant faisait l'ordinaire du lieu, rien, plus rien. Il devina alors, c'était le château c'était la femme ; cette odeur cette sensation touchante de toucher c'était cela et ce goût c'était celui de sa peau. Il se souvint alors du goût de ses larmes lorsqu'elle pleurait de rage. Il devait retourner. Puis lui vint dans la bouche l'odeur de la poudre à canon et avec lui cet autre goût amer celui de la trahison, mais l'avait-elle trahi ce n'était pas bien certain elle n'avait fait que s’obstiner dans son désir, sécher ses larmes dont il aimait tant l’âpreté. Il fallait retourner vers la femme le lac Salò le moulin abandonné…
alors rassuré il s'endormit avant de parvenir à saisir pour quelle raison son esprit passait sans cesse, plus ou moins brutalement, de l'image d'une sensation de la main plongée dans un seau plein de grains de cafés tout juste torréfiés, à peine tièdes, à cette autre de celle de la main encore éprouvant le grain de la peau de la femme dont il se souvint soudain du nom, Elena. Cela l'ennuyait un peu au fond, car il aimait respecter les mystères de l'oubli, mais moins toutefois que cette énigme qu'il conserverait telle jusqu'au matin, de ce que pouvait bien constituer l'image d'une sensation, dès lors qu'on ne l'imaginerait plus en pensée mais en vivrait les circonstances dans le réel d'un instant et d'un acte, celui de la main glissant dans le seau ou sur le corps ; dans l'un comme l'autre cas l'image d'une sensation, son expression et son fait, lui paraissaient une aporie, mais dans cette aporie sans nul doute se trouvait niché l'idéal vers quoi tendre dans son élan à la suite du maestro…

Revenir oui maintenant il le fallait. Il était parvenu à fuir et avait laissé derrière lui le bouleversement des canons et autres pétoires. Mais il avait durant cette traversée fait une découverte à propos de l’introuvable moulin abandonné, qui nécessitait absolument d’être vérifiée, validée ; et c’était très étrange, une très étrange révélation ; alors qu’il dépassait l’embouchure de la rivière à tribord, remontant la côte à ses risques et périls, soudain mais pendant un temps très court la pluie avait cessé et malgré le sifflement des voiles le claquement du foc il avait très distinctement entendu un bruit de rames, précisément le même bruit de rameurs et d’esquifs que ceux entendu jadis en compagnie de cette brute de Stanley lorsqu’ils étaient à la recherche d’une plage où accoster pour la nuit, bruits de rameurs et d’esquifs qui les avaient fait fuir ne sachant à qui ils auraient affaire, ou plutôt ne l’imaginant que trop (et Stanley, stupide et impétueux, qui avait sorti son fusil et se préparait à tirer dans le noir) ; mais le plus étonnant le plus étrange c’était que ce tremblement des eaux sous le coup mat des rames formait un son identique, absolument identique, à celui qu’il avait entendu enfant lorsqu’il tentait de monter cette marche, bruit qui alors, cela lui revenait soudain, l’avait effrayé et arrêté dans son élan ; il s’en souvint alors exactement ce bruit de rames dans cet escalier de ce vieux moulin abandonné aux abords d’un hameau sans âme l’avait terrorisé ; il s’était tourné vers son père qui avait ri en l’encourageant à poursuivre sa montée manifestement ni son père ni quiconque n’avait entendu ces rames crever la surface des eaux ni le souffle des rameurs approchant et leur cri naissant ni le silence tout autour ; seul il l’avait entendu ce long mugissement soudain il s’en souvint et ce souvenir lui arracha un cri étouffé mais aussitôt le bruit avait été recouvert par celui de la pluie revenue ; il était demeuré quelques instants la respiration coupée puis avait repris son exploration aventureuse de la côte interdite. Toutefois ce souvenir ne le quitta plus dès lors qu’une fois hors du voilier qu’il avait laissé dans un petit port non loin de l’embouchure de la rivière il eut repris pied sur la terre ferme et fui loin de ce lac et de cette femme aimée. Mais il le savait il faudrait retourner là et peut-être grâce à ce bruit de rames et d’esquifs retrouver le moulin abandonné et percer son mystère. Saurait-il toutefois affronter l’effroi qu’il sentait monter en lui dès qu’il laissait émerger de sa mémoire ce bruit terrible, dont il ne parvenait pas à savoir pourquoi il était si terrible ni pourquoi il l’effrayait ainsi, même avec Stanley il n’avait pas ressenti cette angoisse pourtant à ce moment là le danger était manifeste tandis qu’enfant ce clapotement des rames ce glissement des esquifs cet essoufflement des rameurs nés sans doute d’une coïncidence impensée n’en comportaient aucun, peut-être le vent dans les feuilles des saules peut-être des graviers remués par les visiteurs peut-être une mare où s’ébattaient quelques canards qui sait rien très peu de choses, pourquoi ce bruit anodin très proche, non, (il rectifiait) identique à ceux entendus à deux reprises, tout d’abord en compagnie de Stanley puis seul à la découverte de la côte orientale, pourquoi l’avait-il alors figé et pourquoi son seul souvenir mettait-il tous ses sens en alerte ? Il fallait retrouver ce lieu, y retourner, éventuellement même repartir du château... Ainsi décidé il s’aperçut, surpris, qu’une autre décision en suspens devait être arrêtée, et sans attendre ; au moment même où remué par ce souvenir acoustique il lui devenait nécessaire de retrouver le lieu les marches et le bruit, il comprit qu’il devait en finir avec l’architecture pour suivre les traces du maestro de l’enfance et reprendre son œuvre là où elle s’était interrompue. Car enfin si le maestro avait feint de craindre cette attaque, en s’en moquant certes... c’était là une piste à ne pas négliger, un chemin à suivre... Mais, s’interrogea-t-il inquiet, comment retourner là-bas après avoir déclenché une telle catastrophe ? Que restait-il de la petite ville ? N’avait-elle pas été détruite en guise de représailles ? Et le château ? Et la femme qui hantait le château ? Était-elle encore en vie ? Il pleura amer sur tous ces souvenirs et se prépara au retour, qui pourrait être long, parsemé de dangers inimaginables mais probables, au retour vers la femme en son château sur le promontoire ; l’avait-elle trahi, peu importe, elle les attendait, lui et ses souvenirs.


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En lieu et place, Cyril Sauvenay