Il pense
Ce sable, trop blanc vraiment, et de même grain cependant...
Cette plage comme mémoire où la marche est douce, même au soleil sans attente
À la fois présente et pesante comme du lac lointain aux rives courbes
Parfois aussi comme du rivage normand, son estran que soulève les vents...
Alors vient l'apaisement, debout, se tenir en lieu et place.

Il est temps sans doute de rapporter les événements qui s'enchaînant conduisirent à la guerre. On le sait depuis que Cervantes, parallèlement au récit de la bataille de Lépante, fit en s'en moquant celui, moins connu, d'une de ces escarmouches, le conflit qui oppose les habitants de chaque rive du lac a donné lieu au fil des siècles et depuis fort longtemps à des affrontements parfois d'une extrême violence. Les causes de cette inimitié sont fort mal connues et semblent relever de conflits entre familles dont certaines encore représentées localement, sur chaque rive ; en particulier l'une d'entre elles, parmi les plus importantes, autrefois puissante, par la femme dont le jeune architecte devint l'amant. Depuis l'antiquité le lac fut ainsi le théâtre de combats répétés qui ne cessèrent qu'à la fin de l'avant-dernier siècle, grâce à une trêve enfin conclue, fragile mais qui avait duré depuis lors, au grand étonnement de nombreux historiens spécialistes de la région, tant ils connaissaient la haine qui subsistait dans les cœurs et les esprits. Pour le béotien par contre ces récits avaient pris une tournure mythique et si l'on se référait encore à ces épisodes c'était avec une désinvolture bien imprudente. L'on oubliait bien vite par exemple ces événements terribles qui s'étaient produits peu après le passage de l'enfant, ses parents et leurs amis. C'était en 1972. De nuit des guerriers Maï-Maï avaient traversé le lac depuis le Congo pour prêter main-forte aux extrémistes qui pendant quelques jours avaient massacré le plus possible de leurs prétendus ennemis. La répression fut féroce, implacable et plus meurtrière encore. Cela très peu de temps après que l'enfant eût découvert le lac, que le maestro au visage émacié eût craint une attaque, mais avant bien sûr que la femme parvenue à l'âge adulte ne désirât un nouvel affrontement et que l'homme qu'était l'enfant devenu bien malgré lui n'en produisît le déclic. Il advint qu'un jour où étant sorti sur le lac, il ne s'aperçut pas du piège ; la femme avait dit le temps est au beau profites-en tu es sur les nerfs prend le voilier va faire un tour ; c'était un petit voilier facile à manœuvrer il s'était rapidement éloigné au large satisfait d'un moment de liberté ; cependant la pluie était venue et l'avait surpris puis aveuglé à vrai dire pas comme Oedipe mais comme Narcisse il s'était rapproché de la côte orientale plus qu'il ne le fallait.
Il a pensé j'ai passé la rivière apercevant le pont qui franchit son embouchure je vais tirer parti du mauvais temps pour aller voir de plus près il a pensé de quoi ont-ils peur je dois en avoir le cœur net ; il savait que des tribus hostiles vivaient sur la côte, de retour de son périple avec Livingstone Stanley l'avait mis en garde mais il se dit avec la pluie je suis invisible je vais me rapprocher encore.
Il ne savait pas, mais la femme savait, qu'en face ils n'attendaient que ce type d'incursion depuis toutes ces années, qu'un fou franchisse les limites territoriales et rompe ainsi l'ancien traité du temps des rois et c'est pour cela que le roi du Burundi n'avait pas le droit de descendre sur le lac et c'est pour cela que le dernier d'entre eux était mort quelques jours après être descendu auprès des larges eaux pour signer la reddition à l'armée allemande ; ils n'attendaient que ça en face et aussitôt les voiles sifflèrent impétueuses jusqu'Actium où se joua le sort de l'Empire tandis que lui parvenait à s'enfuir traversant miraculeusement mais sans gloire les deux flottes à la barre de son petit voilier ; c'est bien après qu'il apprit qu'Octave n'avait dû sa victoire qu'à l'intervention des guerriers Maï-Maï, malgré la présence de la flotte ottomane. C'est plus tard encore qu'il apprit comment la femme jamais ne se remit de la défaite. De cela aussi il sera peut-être encore question.

 lac-de-garde

l'enfant plus tard a su ce qu'il devait à cet homme au visage osseux sombre regard résolu qui dans l'attente d'une attaque imminente de la rive orientale du lac terminait son dernier film
l'enfant plus tard a su de quelle attaque il était question, et hors de question ; il a su quelle femme désirait cette attaque puisqu'il fut plus tard l'amant de cette femme ; il a su pour quelle raison elle avait désiré cette attaque ; il a su comment elle s'était servie de lui pour parvenir à ses fins ; mais il n'a jamais su s'il cesserait de l'aimer pour cela, ni même s'il fallait lui en garder rancune
un jour en effet il est revenu dans cette ville, jeune architecte il devait demeurer quelques jours sur place afin de préparer un concours il s'était dit j'en profiterai pour rechercher ce hameau abandonné ces marches géantes ces images de l'enfance
il a cherché sans résultat alors il s'est rendu au café de la Piazza amici del populo, le café était toujours là n'avait pas trop changé lui semblait-il et il avait demandé si quelqu'un se souvenait de ce moulin abandonné à l’orée d'un hameau désolé, à quelques kilomètres mais personne ne semblait avoir jamais entendu parler d'un tel lieu, y compris quelques vieillards qui se souvenaient bien pourtant du tournage, du maestro, mort depuis bien longtemps dans de mystérieuses circonstances, et même pour certains de la République sociale
alors il était sorti déçu du café et quelques minutes plus tard la femme l'avait rejoint elle lui avait dit je connais moi cet endroit je vais vous emmener mais elle l'avait entraîné tout ailleurs au bord du lac quelques kilomètres plus loin au bout d'un promontoire ; non ce n'était pas là il se souvenait bien d'ailleurs ça ne correspondait pas à la photo qu'il avait emportée c'était un vrai château cette demeure rien à voir.
Et pourtant les marches
les marches pouvaient bien être les mêmes, seulement les marches, ça ne suffisait pas les marches c'était un souvenir d'enfant confus, et pourtant c'est vrai la lumière était la même et la vibration et c'est là à cet endroit précis en lui indiquant à travers l'ouverture dans l'escalier la rive opposée qu'elle avait dit ils ne vont pas tarder on m'a dit que l'attaque est imminente, mais viens nous avons le temps et elle l'avait entraîné plus haut dans une chambre aux couleurs d'ambre où ils étaient devenu amants
plus tard elle dit tu sais c'est dans cette maison que s'est terminé le tournage j'étais enfant moi aussi j'ai joué dans le film ici dans cette maison que les gens du pays appellent le château, et lui répondit avec étonnement mais non j'ai lu que le château du tournage de ce film n'était pas dans ces parages mais du côté de Sienne pas ici du tout d'ailleurs ça ne ressemble pas je me souviens du film ; elle se mit à rire et ne répondit pas mais après quelques minutes elle se dirigea vers une petite bibliothèque saillante en lançant Sienne Sienne voilà à propos de Sienne un livre un livre qui parle de toi peut-être ; elle ouvrit un livre et lut Era uno giovano in Siena, di contado venuto, che Mattano aveva nome, figliuolo d'uno ricco villano, il quale all' arte della speziarla stato v' era piti anni ; e, non conoscendosi, al pari d'ogni cittadino li pareva meritare, et rit encore en se tournant vers lui ; il connaissait suffisamment cette langue pour saisir la raillerie et fut quelque peu vexé, mais toujours riant elle revint à ses côtés, l’oubli.
Plus tard oui plus tard quand la guerre, dont il comprit qu'il avait été malgré lui la cause, quand la guerre eut lieu il se remémora les craintes du maestro et put s'enfuir à temps laissant là femme et souvenirs, sans regret mais ne sachant s'il pourrait revenir un jour les retrouver elle ou bien eux.

bienheureux l'enfant d'abord effrayé rassuré ensuite qui sent d'aventure ce parfum, plus tard il s'y habituera, confusément il ressent ce désir qui le tiendra jusqu'à ses décisions d'homme mûr ; cela, alors qu'ils quittent le lieu de tôt matin après une nuit sans confort mais joyeuse, ça lui plaît il comprend c'est un début le début de quelque chose une vie la sienne de vie ; une sourde appréhension se mêle à l'excitation ils quittent les lieux abandonnés le hameau de la nuit ils disent pourquoi ne pas commencer la journée par une promenade le long du lac comme Fabrice qui sait qui l'on rencontrera ils disent nous avons tout le temps le lac est tout à côté, ils s'y rendent. Une fois quitté le petit chemin en terre brune, la route principale leur fait croiser rapidement un axe secondaire, un panneau fléché sur la gauche indique Salò, puis, en dessous et en italique, Lago de Garda ; les voitures s'y engagent l'une derrière l'autre. Quelque kilomètres plus loin ils pénètrent dans les faubourgs de la petite ville, via del Duce, cette dénomination suscite quelque étonnement, une ou deux remarques ironiques ; les commentaires se font plus inquiets, l'enfant ressent cette inquiétude dans le ton employé, lorsqu'ils font face au détour d'une ruelle à une banderole tendue sur un mur ou s'étalent les mots il Duce ha sempre ragione, puis une autre credere, obbedire, combatterre, quelques croisements plus tard. Les voitures, arrivées sur une place donnant sur le lac, sont alors stoppées net par des hommes en arme, toutefois amicaux, qui invitent leurs occupants à les accompagner pour fêter un événement impossible à détailler, mais qui semble les mettre en liesse ; ils disent vous voici Piazza amici del populo, venez boire le verre de l'amitié il disent il maestro ne va pas tarder nous avons juste le temps celui-ci dit mon uniforme n'est pas repassé je ne peux pas venir cet autre dit laisse tomber ton uniforme viens fêter le passage de nos amis de France le maestro n'est pas là et tu le connais il voudra lui aussi boire un café serré, peut-être allongé d'un peu de grappa, ça lui arrive, histoire de saluer nos amis et puis il regardera de l'autre côté du lac tu sais avec son air enfantin et il dira ils vont sans doute bientôt attaquer il faut terminer rapidement et puis partir au château il dira je ne veux pas attendre l'attaque de ceux d'en face avec ce petit sourire malin d'enfant...
Pour l'enfant qui écoutait et qui entendait parler d'un maestro au sourire d'enfant, entouré de ces hommes en armes qui les entrainaient, au bord de la Piazza amici del populo, vers un café qui ouvrait ses volets face au lac d'un gris bleuté, tout cela était merveilleux, l'inquiétait mais surtout l'amusait ; il avait compris lui bien sûr ce à quoi ses parents et leurs amis restaient étranger et qui leur serait révélé quelques minutes plus tard à l'arrivée du maestro ; un faune sec et musculeux au visage émacié, au regard concentré, mais amusé à peine saisit-il le motif pour lequel son équipe était plantée là au lieu de se préparer ; alors il sourit aux étrangers et les salua avec une élégance toute princière, comme un Visconti des faubourgs, puis se tourna vers l'un des hommes et lui dit j'ai tout envoyé au labo hier nous recevrons une copie ce soir mais aujourd'hui on tourne comme on a fait hier, ne change rien aux lumières c'est bien comme ça ; à ce moment malgré leur italien médiocre les parents de l'enfant comprirent aussi, ils se détendent pendant que le maestro commande un café serré en leur demandant de l'excuser sa journée sera très chargée d'autant que le temps ne va peut-être pas rester au beau on prévoit des orages... Il boit debout son café tout en donnant des ordres, n'oublie pas de charger tout de suite deux caméras à un petit homme triste qui passe, toi va faire repasser ton uniforme à l'homme qui s'en inquiétait quelques minutes plus tôt et qui lance une œillade mauvaise à l'autre homme ; celui ci hausse les épaules regarde les parents de l'enfant et leur dit et alors il pouvait bien prendre ce café non et le maestro dit non il ne pouvait pas la journée va être longue... Puis il regarde au large on distingue vaguement l'autre rive et il dit ce n'est pas aujourd'hui qu'ils attaqueront, il se tourne vers l'homme, un pli malicieux au coin des yeux...
Peu à peu tous ont déserté le café pendant que montait le soleil puis la petite troupe à l'enfant est retournée aux voitures et s'en est allée.


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En lieu et place, Cyril Sauvenay