Il pense
Ce sable, trop blanc vraiment, et de même grain cependant...
Cette plage comme mémoire où la marche est douce, même au soleil sans attente
À la fois présente et pesante comme du lac lointain aux rives courbes
Parfois aussi comme du rivage normand, son estran que soulève les vents...
Alors vient l'apaisement, debout, se tenir en lieu et place.

Escaliercontribution2-reduitDes voix sur lesquelles s'arrête le pas, un chœur déjà. C'est dire tout ce qui se fige à ce bref instant très bref instant où — c'est un souvenir, mais souvenir d'un souvenir — la marche au moment de la grimper tenu par des mains bavardes se fige ; elle n'a plus de lieu elle n'a plus de temps c'est un moulin qui regarde Venise mais d'où rien ne se voit que cette marche qui déjà encombre la mémoire qui vient et dont témoigne cette image très simple retrouvée ailleurs, que sais-je une brocante un grenier une main le papier tout s'est arrêté l'homme regarde l'enfant lui parle et l'enfant va se retourner vers l'homme qui est son père ; chérir le chœur de ces voix qui montent comme monte la petite jambe.

non ce n'était pas cet homme ni cet enfant qui se regardant l'un l'autre comprirent et ne comprirent pas qu'ils ne faisaient qu'un, l'un courant devant l'autre assis c'était tout autre chose et cependant c'était vécu pour l'un comme pour l'autre depuis deux points de vue comme s'il ne s'agissait pas du même événement ; c'était lui et c'était l'autre ils étaient le même ; l'enfant regarde la marche qui lui fait face elle est très haute très haute plus haute que sa vie et peut-être plus haute que la vie de l'homme qui le regarde de loin ; de loin dans le temps ; c'est quelque part en Italie et c'est un moulin, un vieux moulin où l'ont entraîné ses parents, solaire, solaire, ombres portées prononcées ; une main le porte et l'aide à monter la marche. Il est une marche plus haut, plus près de Venise.

Le temps, on le sait, ne cesse son lent et régulier mouvement, élancements irréductibles.

C'est plus fort que lui. Et que nous-mêmes, qui bien souvent le regardons passer, contemplatifs et austères (ou bien rieurs, c'est envisageable, rien ne l'interdit).

Mon dernier passage ici commence à dater, par conséquent, du fait que nos rythmes soient peu compatibles : le sien ne souffre aucune fluctuation (si l'on accepte de demeurer dans une cosmologie newtonienne, ce qui me semble raisonnable) ; le mien, tout au contraire, dépend des aléas de l'existence, du désirs des jours, du courage ou de son manque, de tant de choses en somme, que...

Passons.

Dans un récit de grande ampleur, entrepris il y a fort longtemps, et que je ne désespère pas de terminer quelque jour, il m'arrive, rien n'est plus banal, de biffer, raturer, déplacer, voire effacer des pans entiers dont l'utilité me semble soudain douteuse.

Ces fragments toutefois, certains d'entre eux du moins, pris isolément, ne me paraissent pas démériter ; ils n'ont plus leur place dans tel cadre, mais tel autre peut-être n'attend qu'eux. Ainsi ce carnet fourre-tout (nécessairement fourre-tout, c'est ce qui fait sa valeur), à la fois bloc-notes, memento (de moi et des autres), brouillon, geste et commentaire, etc.

Me vient l'occasion, tout en déplaçant ici même un de ces passages censuré, de présenter un personnage qui devrait y trouver une éminente position, voire — pourquoi pas ? — une entrée de menu : Heinrich, dont ce court texte décrit le suicide — ou plutôt le récit de ce suicide, rapporté par un témoin clé, puisqu'unique (il sera nommé plus tard, du fait de n'être point un inconnu — je ne conserve le prénom de son épouse que pour quelques happy few stendhaliens égarés).


Le flic me prit d'emblée pour un illuminé, mais la fréquence de ce type d’événement est telle dans la petite ville tranquille qu’il se décida à intervenir sans plus attendre : voilà qui sans doute, malgré l’heure indue, promettait un divertissement plus ou moins récréatif. Et quelques minutes plus tard, on sonnait au portail. J’allai ouvrir à l’agent, flanqué d’un collègue. Tous deux témoignaient d’un agacement, à ce déplacement particulièrement matinal, qui me parut feint de manière à ce point flagrante, qu’obscurément et sans m’y attarder, je voyais confirmée mon intuition : ils soupçonnaient, espéraient, rêvaient d’une éventuelle échappée à l’ennui des journées monotones. Je les amenai à la fenêtre et leur montrai le lieu où s’était déroulé le drame. Comme mes impressions étaient confuses, je m’en tins à l’essentiel : j’avais vu un homme se suicider en s’enfonçant dans la mer. Il ne restait qu’un chapeau flottant au gré des vagues. Où est-il, ce chapeau, demandèrent-ils ? Il fallait monter à la chambre et, une fois plantés devant la petite fenêtre, observer avec attention (bien sûr, à une telle distance, un objet de cette taille était parfaitement invisible, mais que dire sans me dédire ? Je leur indiquai une forme grisâtre, un point minuscule, que rendait plus perceptible le jour qui s’apprêtait enfin à venir. Ils ne le voyaient pas. Finalement ils crurent distinguer, déjà éloigné par la marée, ce que je me persuadais moi-même être le feutre à moitié enfoncé, dernier vestige de Heinrich flottant sur les eaux que j’avais encore aperçu dans ma course…)

Pourquoi n’avoir pas appelé plus tôt ? Tout s’était passé très vite (ce qui, pensais-je alors, était faux — quoiqu’en prenant le temps, plus tard, d’y réfléchir, je m’avisai que la scène de la noyade elle-même avait été très brève.)

S’ensuivirent quelques heures fatigantes dont le dénouement me laisse encore pantois.

Quoique je pris bien garde de ne parler que de la noyade, et surtout pas de la scène étrange (comme d’un tableau à intituler Mouettes autour du cadavre, vous voyez ça d’ici) qui la précéda, il doutèrent aussitôt de la véracité de mon récit (au fil des années j’avais acquis dans la petite ville l’amusante mais encombrante — à de tels moments — réputation de l’artiste lunatique ami du fou de la colline). Ainsi que je l’ai rapporté, ils entreprirent cependant, et rapidement, d’appeler les garde-côtes. Trois zodiacs intervinrent sur les lieux de la noyade, mais la marée commençait déjà de descendre, si bien qu’ils s’éloignèrent avec elle, dans l’espoir de récupérer le cadavre emporté par les vagues. Après trois heures de recherches infructueuses, ils cessèrent leur manège. Il n’était pas particulièrement étonnant, d’après les marins, qu’un corps ne reparut pas si vite ; ils expliquèrent qu’avec la marée, il pourrait très bien se trouver rejeté plus tard sur une plage lointaine. Cependant, les agents me soupçonnaient clairement d’avoir eu la berlue. C’était particulièrement agaçant. Mais comme ils n’en disaient mot, se contentant de messes basses ou de regards complices, je ne pus m’exclamer comme je l’eus souhaité : je craignis de rendre la situation plus inconfortable encore.

Cependant, pour étayer mes propos et faire taire ce doute exaspérant, je précisai qu’il m’avait semblé reconnaître le suicidé. Peut-être même l’avaient-ils remarqué dans les rues, c’était un homme étrange, d’origine est-européenne, qui passait ses journées à déambuler dans la ville, ou sur la plage. Mais ils n’avaient pas le moindre souvenir d’un tel personnage. Sans être étonné, je mis aussitôt cela sur le compte de la discrétion (plutôt de cet effacement, pour qui ne le rencontrait pas vraiment, une sorte d’état translucide) de Heinrich, ou bien de leur distraction, si ce n’est de leur paresse. Je connais l’hôtel où il résidait, dis-je ; je l’y ai souvent vu entrer. Nous nous y rendîmes. J’allais droit à la patronne, que je connaissais un peu, et qui vaquait près de l’accueil. Elle me salua avec la prévenance dont font mine les commerçants vis-à-vis d’anciens clients qui laissent toujours l’espoir d’en devenir de futurs. Je lui dis, sans détour, J’ai vu ce matin se noyer votre client étrange, ce vieillard au fort accent germanique. Elle me contempla sans comprendre. Je poursuivis, Vous savez, ce vieil homme qu’on voit parfois attablé chez vous, et que j’ai vu entrer ici plusieurs fois — il m’a dit qu’il logeait chez vous. Il est toujours affublé d’un vieux chapeau gris et d’un manteau démodé un peu râpé. Elle ne voyait pas du tout de qui je parlais, dit-elle. Décontenancé, je lui précisai ce que je savais de Heinrich, c’est à dire son prénom, en lui montrant le chapeau trempé que les canots avaient récupéré et que j’avais conservé en main, allez savoir pourquoi. Elle le considérera avec dédain. Tout de même, qu’elle ne reconnut pas ce bout de tissu déformé, je l’admettais sans peine, mais avec un tel prénom, elle pouvait retrouver trace du client, je m’écriais. C’est bien simple Messieurs, répondit-elle en s’adressant aux policiers, en cette saison, difficile de se tromper vu le nombre de clients ! J’ai ai trois. Aucun ne se nomme Hein… Heinrich. Regardez vous-mêmes ! Elle nous présenta son livre d'entrées ; rapide à parcourir, il ne laissait que peu de doutes. Il est peut-être inscrit sous un autre nom. Un vieil homme, un manteau râpé, ce chapeau hors d’âge ! Vous l’avez sans doute remarqué ! Avec un air désolé qui ne trompait personne (elle se moquait de ce client inconnu au nom impossible, de moi, de ces deux policiers à la présence même desquels elle semblait indifférente, quoique le tout commença manifestement à l’impatienter) elle affirma n’avoir non seulement jamais remarqué ce personnage, mais même jamais vu ; comment l’aurait-elle oublié vu la description que j’en faisais ? D’ailleurs, précisa-t-elle sans appel, avec cette forme de fierté que procure l’argument définitif, aucun de ses clients n’était décédé dans la nuit : tous étaient déjà descendus pour leur petit-déjeuner, depuis longtemps. J’étais embarrassé ; j’alléguais, hasardant l'hypothèse soudain probable que Heinrich m’avait menti sur l’hôtel dans lequel il était descendu, peut-être par honte d’être chichement logé dans un établissement minable, qu’elle avait pu être absente lors des repas qu’il avait pris dans son restaurant, ce dont, pour ma part et à diverses occasions, j’avais été témoin, et pour la sienne, par bonté d'âme, elle consentit à l'éventualité. Elle ajouta Facile à vérifier. Vous aurez vite fait le tour des hôtels ouverts en cette saison… Mais s’il a pris un repas ici, les serveurs s’en souviendront, les clients sont rares ces temps-ci. Surtout un original dans ce genre. On va leur demander. Elle arrêta l’un d’eux qui passait et le questionna. Il n’avait aucun souvenir de Heinrich. J’insistais. Rien. Nous demandâmes aux autres serveurs présents, même réponse. J’étais abasourdi. Comment ne pas se souvenir du vieillard fou ? Cependant, sûr de mon fait, je ne m’avouais pas vaincu. Fallait-il faire le tour de la ville ? Sans laisser le moindre répit à mes deux inspecteurs (ou agents, quelque chose dans ce goût) je les entraînais dans une ronde assez rapide, les estimations de l’hôtelière se révélant fondées quant à l'activité réduite de ses concurrents ; ainsi, lorsque nous eûmes interrogé tous les hôtels de la ville, du plus misérable au plus cossu, et qu’il fut établi que nul n’avait hébergé ni même aperçu un personnage particulièrement reconnaissable prénommé Heinrich, je fus bien contraint de convenir d’une réalité proprement terrifiante : j’étais le seul habitant de la petite ville à avoir vu Heinrich…

Voilà. Vous connaissez toute l’histoire. Vous êtes la première à qui il me paraisse possible de rapporter in extenso ces quelques instants effarants ; Marga, même Marga, n’a pu profiter que d’une version expurgée. C’est d’ailleurs étrange. De quoi étais-je retenu, vis à vis de ma propre épouse ? Pour quel mystérieux motif ne me suis-je pas senti autorisé… (et pour quel autre, non moins mystérieux, me semble-t-il désormais être libre, après vous, à elle aussi, de tout confier ?)



Ô lecteur, visiteur d'occasion ou décidé, toi qui m'honore de ta présence en ces lieux, quelque virtuels fussent-ils l'une comme les autres, ne rêves-tu pas d'un abonnement à mon entr'ouvroir (potentiel) de littérature ? Adoncque, empresse-toi d'activer le lien suivant ; il te conduira à la page désirée, où te suffira d'inscrire nom et adresse de messagerie pour recevoir, à chaque parution, une missive d'alerte.
-> Diantre, je cours m'abonner !

En lieu et place, Cyril Sauvenay