Il pense
Ce sable, trop blanc vraiment, et de même grain cependant...
Cette plage comme mémoire où la marche est douce, même au soleil sans attente
À la fois présente et pesante comme du lac lointain aux rives courbes
Parfois aussi comme du rivage normand, son estran que soulève les vents...
Alors vient l'apaisement, debout, se tenir en lieu et place.

C'est un autre bateau. Il a cet âge indistinct entre l'enfance et sa perte. Sous ses pieds les deux arbres des hélices font vibrer la coque métallique. Léger, très léger tangage. Il observe rêveusement la côte par le hublot, se laisse bercer un instant. Il a laissé son doigt sur la touche de la machine à écrire, à la lettre d, mais a oublié le mot qui devait suivre. Il relit la phrase. Ce n'est pas bon, il le constate, mais ne se décide pas à raturer. Il regarde de nouveau par le hublot. Il renifle. Ces odeurs. Cette côte. Là, il le sait, se décide son avenir. Il pose sa plume (elle glisse, l'encre violette biffe la feuille), se dirige vers le hublot. Bientôt Zanzibar. De là, il faudra monter un équipage, trouver les chevaux et les hommes, acheter des tissus, fusils, victuailles, préparer la traversée jusqu'au lac. Oui, il y a un lac, il n'en démordra pas. Des voyageurs, les plus intrépides, ont rapporté l'existence de ce lac. Il en est certain, oui, et ce lac se jette dans le Nil. Il revient s'asseoir. Il ne sait pas très bien si c'est ou non une bonne idée mais il augmente le volume, Cat Stevens et sa Lady d'Abbenville, cette oublieuse endormie, l'aideront peut-être à retrouver la suite de la phrase. Il faudrait recommencer. Depuis le début. Depuis son départ d'Angleterre où il n'a pas su embrasser sa femme ni ses enfants ; l'aventure... Qui sait s'il reviendra... Il reprend la plume et poursuit son récit ; il faut tout consigner. Pour lui-même, pour la Société de Géographie, pour Dieu. Des trois, il ne sait plus très bien qui fut à l'initiative de ce voyage, ni pour lequel il l'entreprend. Il y a son propre désir, bien sûr ; il y a celui de la Société de Géographie, et masqué derrière, celui du gouvernement, qui doit agir promptement, devant les français et les allemands ; il y a le désir de Dieu ; celui-ci, il a du mal à le distinguer du sien propre, mais qu'importe. Il a lu quelque part qu'il ne fallait pas céder sur son désir ; le souci c'est qu'il ne le discerne que confusément, son désir... Écrire ? Peut-être. Haussant les épaules il reprend place devant la petite machine portative ; il se souvient du mot, destin, mais cela donne trop d'emphase à la phrase ; il sort la feuille de la machine (il aime beaucoup alors les cliquetis répétés du rouleau), la roule en boule et la pose devant lui avec soin ; il prend une autre feuille, l'insère dans la machine et reprend sa frappe, sans un regard pour la côte immensément verte. Il entend son père, à la barre, qui chantonne ; les moteurs et les arbres rythment une cadence monotone qui le guide, plus que le 33 tours dont il a oublié la présence.

les rêves cessèrent brusquement, vint le réveil. L'homme, on l'a dit, quittait péniblement ce monde de songes mêlés de tant d'affluents. Son regard accompagna sa main venue caresser la vitre ternie du hublot, où peinait à passer la lueur du matin, puis serrer l'oreille du tire-bord, qu'il détailla lentement pour retrouver l'usage du langage et de l’œil. Le bronze, à l'intérieur de l'oreille, luisait à force d'avoir été serré puis desserré. Par contraste sa base, au niveau de l'écrou, de même que la vis, étaient devenus d'un jaune poisseux tirant sur l'ocre. Le bronze, à cet endroit précis où reposait sa main, comme sur tout le hublot, était couvert de tâches s'apparentant à celles du vert-de-gris, mais moins distinctes ; plutôt lui paraissaient-elles, tout près de son auriculaire, comme une légère décoloration ; juste à côté au contraire, c'était un érythème : le bronze avait rougi et prenait une teinte lie de vin qui étonna le jeune homme tandis qu'il la détaillait. Il ne se souvenait pas d'avoir déjà vu telle altération sur du bronze, fût-ce en mer dont pourtant les effets, se dit-il, sont d'une autre puissance. Il regarda avec plus d'attention, un peu au-dessus, le second tire-bord ; les mêmes tâches se répétaient dans leur variation, plus ou moins circulaires, les unes jaunâtres, les autres rougeoyantes ; son regard erra et vint glisser sur le verre, où des sortes d'éclaboussures, marques arrondies, venaient de même marbrer la surface ternie par les embruns et la saleté. Il laissa glisser ses doigts puis retomber sa main tandis que son regard passait sur les lattes du bois dont il reconnut l'essence, malgré l'état moisi qui le rendait méconnaissable ; il fut surpris, c'était du teck. Entre les lattes s'étaient parfois ouverts de véritables gouffres et celles-ci mêmes étaient craquelées, déchirées par endroit. Ce phénomène lui apparut d'une remarquable netteté un peu au dessus du hublot, où ces plissements et failles nées de minuscules et patients séismes, parcourant les veines du bois, les traversant au gré de boursouflures et craquements, avaient créé une sorte de dessin qui l'intrigua ; son regard s'aventura au long d'un de ces traits, qui passait au creux de ce qu'il imagina être les deux versants d'une chaîne de montagne, et qui lui rappela tout d'abord, mais en négatif, la ligne de partage Congo-Nil, celle-là même que n'avaient su voir ni Livingstone ni Stanley, aveuglés par les récits mythiques qui les convainquaient que le lac se jetait dans le Nil ; mais il fut saisi à cette idée et se redressa un peu pour observer de plus près ; ce n'était pas du tout cette crête en négatif que son œil distinguait mais, il s'en aperçut avec désarroi, un net dessin du lac traversé par cette ligne de bois ouvert ; il reconnut plus qu'il n'imagina, à droite, le port où il mouillait, et d'où naissait cette fracture ; la poursuivant il en devina un tracé dont la pertinence fit croître son intérêt ; intrigué et amusé, il distingua, proche de la côte, les petits îlets sur lesquels il avait failli éventrer le voilier d'Elena lors de sa fuite, que le tracé évitait avec soin, au risque de se rapprocher dangereusement de la côte ennemie, avant de se retourner brusquement vers l'amie (il se demanda quel vent lui permettrait un tel virement de bord) ; plus loin ce tracé se rapprochait d'une sorte de grande île, née d'un éclat de bois poussé sans doute par les moisissures souterraines ; cette excroissance le désappointa, elle marquait une différence manifeste d'avec la réalité, le lac n'englobant nulle île de telle dimension ; la conformité reprenait toutefois ses droits peu après, là où cette fente dans le bois venait presque rejoindre des petits monticules dans une anse, qui lui rappela évidement la ville de Salò. Il chercha de l'autre côté de l'anse et sourit : oui, en effet, un tertre soulevé par la jonction de deux lattes représentait avec netteté une imposante bâtisse avancée dans les eaux. Il posa la main sur cette jointure, mais le bois, pourri par l'humidité, ne résista pas et s’aplatit sous la pression pourtant douce. N'importe, il était réveillé désormais, et paré à la manœuvre. Il jeta un dernier regard sur le bois gonflé d'humidité, sourire au lèvres, et se leva vivement.

pendant que le jeune homme pendant que l'enfant rêvait, le moulin rêvait le moulin rêvait le château, les marches du moulin rêvaient les escaliers du château, chaque marche dans son rêve telle une vague s'élevait et venait s'écraser sur le roc, le roc moussu au pied du château au bas du moulin perdu dans le hameau désert et
chaque marche s’élançait dans son rêve son rêve couleur d'opale comme la peau de la femme du château, le château rêvait de chacune des marches du moulin et rêvait de chacune de ces marches telle une gigantesque vague, la vague submergeait le château et
la volée des marches s'envolait, dans le rêve du moulin elle venait se poser marche par marche dans le château attendant le souvenir le renouveau du souvenir et
dans le rêve le rêve du château le rêve du moulin chaque pierre vibrait, vibrait du désir de l'homme ou plutôt chaque pierre vibrait d'un des désirs de l'homme car dans le rêve le rêve du château le rêve du moulin l'homme avait beaucoup de désirs il avait tous les désirs et
chaque pierre dans son rêve du château du moulin se souvenait du chemin parcouru bien avant les hommes jusqu'à ce bout de terre avancé sur le lac, se souvenait des hommes qui l'avaient brisée rompue taillée, de chaque homme qui l'avait disposée touchée piétinée, de ces pieds de l'enfant hésitant de ces princes du passé des mains fanatiques avides de pouvoir des bouches caressantes et
la marche dans son rêve se souvenait du pas de l'enfant de souvenait  du pas du jeune homme se souvenait du pas du maestro se souvenait du pas du pas d'Elena se souvenait du pas du père d'Elena se souvenait du pas du pas des soldats se souvenait des cris de l'effroi de la violence et
les murs tremblaient à ces souvenirs du rêve, les murs rêvaient qu'on cesse de se souvenir, les murs dans leur rêve tremblaient au souvenir des bottes noires de la République sociale tremblaient au souvenir des Maï-Maï avides de sang tremblaient au souvenir du canot de Stanley s'approchant furieux tremblaient au souvenir des baisers affolés d'Elena au jeune homme tremblant et
le jour poignit le rêve cessa les pierres redevinrent pierres les marches redevinrent marches les murs redevinrent murs le moulin redevint château, et vice versa, ou bien l'inverse, peut-être l’inverse.


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En lieu et place, Cyril Sauvenay