Il pense
Ce sable, trop blanc vraiment, et de même grain cependant...
Cette plage comme mémoire où la marche est douce, même au soleil sans attente
À la fois présente et pesante comme du lac lointain aux rives courbes
Parfois aussi comme du rivage normand, son estran que soulève les vents...
Alors vient l'apaisement, debout, se tenir en lieu et place.

Kigali, 18h30. La nuit vient et remplit d'ombres la ville qui se peuple, coeur battant au rythme des heures, dont le sang jaillirait au jour, selon le flux des activités, et retournerait au soir.

Rendez-vous m'est donné chez des amis, à quelques kilomètres d'où je réside. Je connais mal cette ville et je m'y repère plus mal encore, tant l'on y passe sans cesse d'une colline à l'autre par des voies arrondies qui désorientent un peu plus à chaque intersection.

J'indique l'adresse au GPS, après avoir toutefois rejoint le lieu le plus avancé dont je me souvienne du chemin à emprunter, de manière à n'être pas trompé, cette fois encore : en effet, le matin même, rentrant avec quelques achats du quartier des commerces, j'avais placé ma confiance en cet instrument dont l'électronique rassurante nous égare aussi bien ; il avait alors fait le choix (comme l'on vit), et imposé (sous peine de bavardages impérieux), des voies secondaires, vite devenues pistes boueuses, et m'avait conduit — d'autant plus étrangement que ce fut subit — au creux d'une multitude insoupçonnée de pâtures et plantations où vaches broutaient et caracolaient brebis, me plongeant soudain en quelque campagne inattendue et souveraine, à vrai dire bienfaisante, perdue qu'elle se trouvait au milieu de la cité tentaculaire, grignotant végétation, animaux, hommes, de sorte que n'y éclosent plus, effloraisons extatiques, que demeures à l'esthétique douteuse, cernées, pour une protection rendue par suite nécessaire, de hauts murs comme citadelle de béton froid.

Ainsi, on le comprendra, je ne souhaitais pas, la nuit venue, renouveler une expérience qui, non seulement susceptible de se révéler accidentelle, ne manquerait pas par surcroît de me retarder.

Las. A peine avais-je placé ma confiance en cette excroissance électronique qu'elle m'indiquait de tourner à droite, où je m'engageai avec confiance voyant la route bitumée. Ce ne fut un confort que de quelques dizaines de mètres. J'étais engouffré ; voyant le chemin fuir au milieu des baraques ocres, je poursuivais, ayant en horreur depuis ma prime jeunesse la défaite du revirement. Etrange venelle alors, dédale où je m'égarais, connaissant certes ma position relative, puisque l'écran me l'indiquait, mais dans l'ignorance de ce qui suivrait et d'une quelconque capacité à retourner, tant l'étroitesse du passage rendait impossible toute manoeuvre. Continuer, alors. Et découvrir la ville inconnue, dans laquelle jamais je ne me fus aventuré de plein gré, pas tant par crainte que, moins pardonnable encore, par manque de curiosité. Seul véhicule à me frayer un passage parmi les piétons, plus ou moins nombreux selon l'endroit, venelle abandonnée, croisée cernée de commerces, le faible faisceau des phares, ici et là relayé par ampoules diverses, fanaux des auvents, me révélait la ville masquée, loin — mais si peu cependant — des larges avenues richement arborées retentissant de mille feux. Ici un enfant portant des bassines bancales, là un père au seuil de sa maison, là encore...

A l'avant d'un magasin faiblement éclairé, où semblait (regard rapide, ne pas se laisser distraire, trous, piétons, murets !) s'étaler bouteilles d'huile et denrées du quotidien, un homme gratte sa guitare, installé dans un siège en osier défoncé ; une moto contournant une fondrière passe à quelques centimètres de la voiture, avec en croupe une passagère lasse, de retour sa journée achevée, habituée à ces cabrioles ; soudain un petit camion grinçant déboule d'une ruelle adjacente et stoppe devant moi ; il croise — ô stupéfaction — un de ces bus japonais qui sillonnent la ville, mais dont je ne parviens pas comprendre comment il passera d'où je viens ; puis, le bus croisé, brinquebalant, le camion démarre à nouveau et stoppe quelques dizaines de mètres plus loin afin, me semble-t-il deviner, de me laisser doubler à mes risques et périls — l'endroit certes s'est élargi, mais divers véhicules viennent à ma rencontre, tels les fantômes franchissant le pont, et je passe de justesse ; je longe un mur et soudain c'est un sentier ; ne s'y engagent que piétons, hommes, femmes, enfants ; creux, bosses, la voiture sombre et remonte comme au sommet d'une vague brune ; contre toute attente, au pas, tremblant, je passe ; les marcheurs, nonchalants et las, ou bien pressés et joyeux à l'approche d'une table où attendent amis et Amstels, découvrant le jaunâtre faisceau tremblotant de ma vieille bagnole, se rangent de côté et me regardent les dépasser, avec lenteur, un peu étonnés ; puis je devine au loin les lueurs de phares rapides ; la voie s'élargit ; la terre rouge laisse place au pavés auxquels succèdent finalement le bitume ; voilà au croisement la KK15 tant attendue. Je tourne, accélère, retrouve les rumeurs de la ville moderne, parviens au portail. Chez mes amis, en retard, bien sûr, je goûte tant l'accueil que le soulagement de la victoire et du calme, mais aussi, plus intimement encore, la joie aventureuse, à bon compte, de cette perte de repères improvisée par l'instrument du repérage, ô poète sublime des venelles oubliées. Global depositionning system.

Ces lieux qui sont aussi des moments qui sont aussi des signes, quand et où se produit un événement propre à vous marquer, vous émouvoir, vous transformer. Vous révéler.

Ce sont événements de deux sortes, petits et grands, anecdotes ou fulgurances historiques, hasards d'une vie ou instants clés de la marche des hommes. Ce sont lieux à peine empruntés, ou bien à jamais marqués.

De ceux qui imprègnent l'imaginaire parce que nés de l'imaginaire, il y aurait Calcutta. Non pas la ville indienne avec ses passants du réel, que peut-être jamais mes pieds ne fouleront ni n'auraient le moindre intérêt à fouler, mais celle d'un cinéaste et de ses personnages, qui ont ouvert en moi, il y a quelques décades, un monde inconnu que je porte encore.

De ceux qui ne sont nés de fiction, sinon celle, fragile, que nous offre la vie dans son ample déploiement, deux posèrent dans ma jeune vie d'adulte des jalons sans oubli, au mitan des années quatre-vingts et quatre-vingt dix, Berlin, Johannesburg.

Me retrouver au second de ces lieux, qui, plus encore que le premier, possède une puissance évocatrice inentamée, me procure une émotion saisissante, augmentée sans doute de celle qui me vaut d'être ici. Sortant de l'aéroport, ce panneau marqué Johannesburg ravive des images lointaines et déformées par le souvenir, celle d'un homme marchant seul, comme au centre d'un lent traveling, s'approchant d'une foule émue, étonnée elle-même de la puissance de l'événement auquel elle assiste... Bien sûr il n'est pas seul, bien sûr ce n'est pas Johannesburg, mais c'est ainsi que je me le représente, lorsque je me remémore ces images du journal télévisé, et mon émotion. Je pense alors aux années qui ont passé, aux errements du parti représenté alors par ce héros s'avançant vers son destin et celui de son pays, à la corruption de son successeur présent, et dans une certaine mesure à la faillite du rêve que Madiba tenta alors de rendre réel. Il y parvint, certes, en partie, mais traversant les faubourgs de Joburg, je découvre des quartiers entiers sécurisés jusqu'à l'outrance, la béance d'une ville opulente et misérable, et je comprends que cette réalité rêvée n'est que rêve du réel... Si l'on pouvait tout du moins le toucher du doigt, dans ces rues lisses et vertes, et comprendre, aussi, à quel point tout a changé, quand bien même tout reste à changer...

Étrangeté ensuite de cet établissement hospitalier, dont les tarifs interdisent l'entrée à ceux qu'autrefois les lois contraignaient de s'en tenir éloignés. Vieilles chairs blanches pour qui au fond rien n'a changé sinon le rythme des années, et peut être, oui, tout de même, quelques voisins étrangers attirés, eux, par une qualité de soin européenne à coût moindre.

Du rêve de Madiba à ceux de wall Street, de l'égale essence à l'inégale condition, d'une humanité réconciliée à celle écartelée... Il demeure cependant quelque chose, comme cette aura de l'oeuvre d'art, très peu reproductible, plus qu'un simple et mince espoir. Il demeure un visage, un corps, imprimant par le mouvement une flexion durable, produisant en écho une stridence ténue, un signe lointain qui m'appele encore aujourd hui, me fait signe, m'invite, m'insurge. Un poème dans l'air, un air de résistance, un parfum de Desnos aux portes de Paris, une voie libre entre deux récifs. Plus qu'un simple espoir, oui, puisque quelque chose ici a eu lieu, et quelque chose chaque jour a lieu, comme en retour, comme par reconnaissance.


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En lieu et place, Cyril Sauvenay