Il pense
Ce sable, trop blanc vraiment, et de même grain cependant...
Cette plage comme mémoire où la marche est douce, même au soleil sans attente
À la fois présente et pesante comme du lac lointain aux rives courbes
Parfois aussi comme du rivage normand, son estran que soulève les vents...
Alors vient l'apaisement, debout, se tenir en lieu et place.

Voici bientôt quatre ans, j'étais allé passer quelques jours auprès du Dr Mukwege à l'Hôpital Panzi, à Bukavu.

J'en étais revenu avec quelques images ; un petit film avait conclu cette belle rencontre. A ce moment, Denis Mukwege avait failli obtenir le Prix Nobel ; le prix Sakharov lui avait toutefois permis d'obtenir une reconnaissance internationale plus que méritée.

A l'occasion de ce prix Nobel enfin décerné, voici de nouveau ce court document, exercice d'admiration, en guise de félicitations et de remerciements !

of course un tel rafiot, en eut il été pourvu en d'anciens temps, ne disposait d'aucune motorisation, même la plus sommaire. L'homme partit chercher en fond de soute les voiles qu'il pouvait gréer, afin dans un premier temps de sortir du petit port (il manquait de courage pour godiller – disposait-il seulement d’une rame ?) puis de naviguer. Il avait jeté un œil la veille au soir mais rapide sans volonté de vérifier avec soin, pour se rassurer. Hors la grand-voile il repéra deux focs et un génois. Il mit de côté le génois et observa avec minutie les coutures et le tissu du petit foc ; celui-ci lui parut vieux mais pas trop abîmé. Détaillant une couture à hauteur du regard, son attention fut attirée par un miroitement lointain, jeu de multiples reflets au soleil levant ; il s'aperçut, saisi, que ces reflets, qui s'avançaient loin dans le lac, étaient ceux de Salò. Il laissa retomber ses bras et observa cette vibration lumineuse inattendue ; quel étonnement ce fut de retrouver la ville, tout de même fort lointaine, mais que les rayons rasants du soleil et leur reflet rapprochaient brutalement. Il se remémora les nombreuses façades sur les quais. C'était à elles bien sûr qu'il devait ce singulier chatoiement. Certaines de ces façades (il n'avait manqué de les observer) étaient singulières. Il songea, fallait-il vraiment se risquer sur cet esquif à la poursuite d'un bonheur incertain, ou bien ne serait-il pas plus sage de dénicher une belle maison sur ces quais, de s'y établir (et pourquoi pas ouvrir un cabinet d'architecture) ? L'une de ces façades en particulier l'avait fasciné : sans la moindre harmonie avec celles qui l'entourait, elle était décorée de moulures anciennes, qui serpentaient en particulier le long des quatre piliers qui soutenaient l'étage ; le propriétaire avait manifesté sa faiblesse à leur égard en les badigeonnant de pastels aux délicats rapports de ton, dont la justesse l'avait frappé ; ici répondait au jaune safran un doux mauve, là l'ocre léger venait en rehaut d'un bleu lavande ; c'eût pu, et même dû, être du pire effet, mais tout au contraire c'était un délice ; il insista, n'était-ce pas le lieu où demeurer, aller chaque matin prendre un expresso sur la place, se promener sur les galets, laisser venir la vie ? La sagesse, et son désir de poursuivre l'oeuvre du maestro, l'y invitaient. Il songea avec envie à ces rues tranquilles. Le souvenir de l'une d'elles en particulier le remua, sans qu'il comprît précisément pour quel motif ; c'était une courte et étroite ruelle pavée, presque un passage entre deux avenues, bordée de part et d'autre de pavillons rassurants ; le pavage de cette ruelle, il en eut l'intuition sauvage, en animait le souvenir : ces pavés qui semblaient de marbre et lui rappelaient Rome – plus que Rome : tout comme l'eau à présent devant ses yeux, ils miroitaient sous le soleil, allée liquide, joyeuse, émouvante... Fallait-il vraiment prendre le large et risquer, qui sait, une autre bataille, qui sait, sa vie même, qui sait, sa raison ? Tout près de cette ruelle, il y avait un petit pont qui enjambait un ruisseau (sans doute ce ruisseau chantant dans l'obscurité qu'il avait découvert dans le passage couvert après que le maestro l'eut planté là) ; ce petit pont l'enchantait ; il semblait une copie à peine miniature de celui qu'il empruntait naguère, enfant, pour traverser la petite rivière qui séparait la France de la Suisse, dans le village de N.
Salò, il en eut l'intuition, réservoir des souvenirs d'enfant. Ainsi cette placette, encastrée entre les petits immeubles au sortir de trois ou quatre rues, lui rappelait-elle celle d'un souvenir très ancien, de la petite enfance, mais qu'il n'eût su distinguer avec précision. Il y avait aussi, très étrangement, ce restaurant jaune au bord du lac, qui ressemblait à s'y méprendre à celui où il avait déjeuné, puis dîné, puis dormi, dans un virage à l'entrée de Big Sur...
Ô sirènes à l'appel desquelles il s'apprêtait à l'oubli du château et celui d'Elena. S'emparant d'une écoute sur le pont, il l'enroula autour de son corps et du mat dont il s'était rapproché, dos à ce miroitement enchanteur ; ce fut le signe de son espoir et de sa détermination.

C'est un autre bateau. Il a cet âge indistinct entre l'enfance et sa perte. Sous ses pieds les deux arbres des hélices font vibrer la coque métallique. Léger, très léger tangage. Il observe rêveusement la côte par le hublot, se laisse bercer un instant. Il a laissé son doigt sur la touche de la machine à écrire, à la lettre d, mais a oublié le mot qui devait suivre. Il relit la phrase. Ce n'est pas bon, il le constate, mais ne se décide pas à raturer. Il regarde de nouveau par le hublot. Il renifle. Ces odeurs. Cette côte. Là, il le sait, se décide son avenir. Il pose sa plume (elle glisse, l'encre violette biffe la feuille), se dirige vers le hublot. Bientôt Zanzibar. De là, il faudra monter un équipage, trouver les chevaux et les hommes, acheter des tissus, fusils, victuailles, préparer la traversée jusqu'au lac. Oui, il y a un lac, il n'en démordra pas. Des voyageurs, les plus intrépides, ont rapporté l'existence de ce lac. Il en est certain, oui, et ce lac se jette dans le Nil. Il revient s'asseoir. Il ne sait pas très bien si c'est ou non une bonne idée mais il augmente le volume, Cat Stevens et sa Lady d'Abbenville, cette oublieuse endormie, l'aideront peut-être à retrouver la suite de la phrase. Il faudrait recommencer. Depuis le début. Depuis son départ d'Angleterre où il n'a pas su embrasser sa femme ni ses enfants ; l'aventure... Qui sait s'il reviendra... Il reprend la plume et poursuit son récit ; il faut tout consigner. Pour lui-même, pour la Société de Géographie, pour Dieu. Des trois, il ne sait plus très bien qui fut à l'initiative de ce voyage, ni pour lequel il l'entreprend. Il y a son propre désir, bien sûr ; il y a celui de la Société de Géographie, et masqué derrière, celui du gouvernement, qui doit agir promptement, devant les français et les allemands ; il y a le désir de Dieu ; celui-ci, il a du mal à le distinguer du sien propre, mais qu'importe. Il a lu quelque part qu'il ne fallait pas céder sur son désir ; le souci c'est qu'il ne le discerne que confusément, son désir... Écrire ? Peut-être. Haussant les épaules il reprend place devant la petite machine portative ; il se souvient du mot, destin, mais cela donne trop d'emphase à la phrase ; il sort la feuille de la machine (il aime beaucoup alors les cliquetis répétés du rouleau), la roule en boule et la pose devant lui avec soin ; il prend une autre feuille, l'insère dans la machine et reprend sa frappe, sans un regard pour la côte immensément verte. Il entend son père, à la barre, qui chantonne ; les moteurs et les arbres rythment une cadence monotone qui le guide, plus que le 33 tours dont il a oublié la présence.


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En lieu et place, Cyril Sauvenay