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De jour de nuit,
parler de tout
l'air de rien

vieille photo jaunie aux ciels sfumatos telle cette toiture ou ce pan de mur à l'arrière-fond d'une ville lointaine — est ce elle, est ce Venise ? non, mais alors cette étendue maritime, ces canaux que l'on devine dans la lumière du soir, quels sont-ils ? — et laisse émerger, sortir des flots brunâtres et doux, tant de sensations contrariées ; s'y mêlent divers lieux et divers temps de l'enfant rêvé ; photo presque vénitienne et pourtant, soudain, vallonnée, crayeuse, soudain une garrigue ; ce scorpion dont il fallait chaque matin veiller qu'il ne se soit installé dans une chaussure laissée sous le lit, au réveil ; et cette forêt à quoi on ne pouvait même imaginer quelque lisière, marquant un infini territoire sauvage ; et ce hameau rafistolé aux courtes ruelles irrégulières ; et cette longue table aux repas sans fin, le délice de cette truite, sa chair blanche et ferme, les rires, débats tranquilles et solaires ; et ce piano mal accordé perdu dans une pièce oubliée de la bastide où couraient les doigts maladroits à la recherche d'une mélodie souvenue ; était ce Venise donc ? non ce n'était plus Venise mais ces gens étaient les mêmes et leurs habits comme ceux des indiens d'une mémoire d'outre-tombe étaient les mêmes habits... ou bien non pas tout à fait les mêmes mais ceux d'une décade ultérieure un autre temps déjà où commençait de s'enfuir la grande innocence avant que d'être bannie, ou plutôt non : enfouie, décidée à renaître bientôt à revenir sous une forme renouvelée : celle étrange du dialogue joyeux et grave d'un poète titan et d'un lumineux guerrier des autres rives de notre mer, devant une autre petite maison ensoleillée où ils aimaient se retrouver et s'embrasser, et où se cacherait bien plus tard, après même qu'ils aient disparu, l'enfant aux craintes dissipées, l'enfant fils de l'un et de l'autre qui lui tiennent la main depuis chaque marche de chaque escalier, l'enfant qui désormais tient la main de son fils effrayé par un mauvais rêve et tente, ainsi, au travers de ces images de paix, tandis qu'au loin mugit la sirène d'un cargo, de chasser les siens...

comme une flamme dans un film de celluloïd — mais il n'avait jamais vu de film — derrière lui le chœur montait ; les mains le tenait il voulait voir devant mais c'était sombre le soir venait et derrière s'enflait
O Röschen rot!
Der Mensch liegt in größter Not!
Der Mensch liegt in größter Pein!
Je lieber möcht ich im Himmel sein.
Da kam ich auf einen breiten Weg:
Da kam ein Engelein und wollt’ mich abweisen.
Ach nein! Ich ließ mich nicht abweisen!
Ich bin von Gott und will wieder zu Gott!
Der liebe Gott wird mir ein Lichtchen geben,
Wird leuchten mir bis in das ewig selig Leben!


Lumière des origines ! Déjà c'était le bas de l'escalier, une vieille photo jaunie contre un champ, arrière-plan, un retour et le début, l'art du contrepoint

Escaliercontribution2-reduitDes voix sur lesquelles s'arrête le pas, un chœur déjà. C'est dire tout ce qui se fige à ce bref instant très bref instant où — c'est un souvenir, mais souvenir d'un souvenir — la marche au moment de la grimper tenu par des mains bavardes se fige ; elle n'a plus de lieu elle n'a plus de temps c'est un moulin qui regarde Venise mais d'où rien ne se voit que cette marche qui déjà encombre la mémoire qui vient et dont témoigne cette image très simple retrouvée ailleurs, que sais-je une brocante un grenier une main le papier tout s'est arrêté l'homme regarde l'enfant lui parle et l'enfant va se retourner vers l'homme qui est son père ; chérir le chœur de ces voix qui montent comme monte la petite jambe.

non ce n'était pas cet homme ni cet enfant qui se regardant l'un l'autre comprirent et ne comprirent pas qu'ils ne faisaient qu'un, l'un courant devant l'autre assis c'était tout autre chose et cependant c'était vécu pour l'un comme pour l'autre depuis deux points de vue comme s'il ne s'agissait pas du même événement ; c'était lui et c'était l'autre ils étaient le même ; l'enfant regarde la marche qui lui fait face elle est très haute très haute plus haute que sa vie et peut-être plus haute que la vie de l'homme qui le regarde de loin ; de loin dans le temps ; c'est quelque part en Italie et c'est un moulin, un vieux moulin où l'ont entraîné ses parents, solaire, solaire, ombres portées prononcées ; une main le porte et l'aide à monter la marche. Il est une marche plus haut, plus près de Venise.

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En lieu et place, Cyril Sauvenay