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De jour de nuit,
parler de tout
l'air de rien

Revenir oui maintenant il le fallait. Il était parvenu à fuir et avait laissé derrière lui le bouleversement des canons et autres pétoires. Mais il avait durant cette traversée fait une découverte à propos de l’introuvable moulin abandonné, qui nécessitait absolument d’être vérifiée, validée ; et c’était très étrange, une très étrange révélation ; alors qu’il dépassait l’embouchure de la rivière à tribord, remontant la côte à ses risques et périls, soudain mais pendant un temps très court la pluie avait cessé et malgré le sifflement des voiles le claquement du foc il avait très distinctement entendu un bruit de rames, précisément le même bruit de rameurs et d’esquifs que ceux entendu jadis en compagnie de cette brute de Stanley lorsqu’ils étaient à la recherche d’une plage où accoster pour la nuit, bruits de rameurs et d’esquifs qui les avaient fait fuir ne sachant à qui ils auraient affaire, ou plutôt ne l’imaginant que trop (et Stanley, stupide et impétueux, qui avait sorti son fusil et se préparait à tirer dans le noir) ; mais le plus étonnant le plus étrange c’était que ce tremblement des eaux sous le coup mat des rames formait un son identique, absolument identique, à celui qu’il avait entendu enfant lorsqu’il tentait de monter cette marche, bruit qui alors, cela lui revenait soudain, l’avait effrayé et arrêté dans son élan ; il s’en souvint alors exactement ce bruit de rames dans cet escalier de ce vieux moulin abandonné aux abords d’un hameau sans âme l’avait terrorisé ; il s’était tourné vers son père qui avait ri en l’encourageant à poursuivre sa montée manifestement ni son père ni quiconque n’avait entendu ces rames crever la surface des eaux ni le souffle des rameurs approchant et leur cri naissant ni le silence tout autour ; seul il l’avait entendu ce long mugissement soudain il s’en souvint et ce souvenir lui arracha un cri étouffé mais aussitôt le bruit avait été recouvert par celui de la pluie revenue ; il était demeuré quelques instants la respiration coupée puis avait repris son exploration aventureuse de la côte interdite. Toutefois ce souvenir ne le quitta plus dès lors qu’une fois hors du voilier qu’il avait laissé dans un petit port non loin de l’embouchure de la rivière il eut repris pied sur la terre ferme et fui loin de ce lac et de cette femme aimée. Mais il le savait il faudrait retourner là et peut-être grâce à ce bruit de rames et d’esquifs retrouver le moulin abandonné et percer son mystère. Saurait-il toutefois affronter l’effroi qu’il sentait monter en lui dès qu’il laissait émerger de sa mémoire ce bruit terrible, dont il ne parvenait pas à savoir pourquoi il était si terrible ni pourquoi il l’effrayait ainsi, même avec Stanley il n’avait pas ressenti cette angoisse pourtant à ce moment là le danger était manifeste tandis qu’enfant ce clapotement des rames ce glissement des esquifs cet essoufflement des rameurs nés sans doute d’une coïncidence impensée n’en comportaient aucun, peut-être le vent dans les feuilles des saules peut-être des graviers remués par les visiteurs peut-être une mare où s’ébattaient quelques canards qui sait rien très peu de choses, pourquoi ce bruit anodin très proche, non, (il rectifiait) identique à ceux entendus à deux reprises, tout d’abord en compagnie de Stanley puis seul à la découverte de la côte orientale, pourquoi l’avait-il alors figé et pourquoi son seul souvenir mettait-il tous ses sens en alerte ? Il fallait retrouver ce lieu, y retourner, éventuellement même repartir du château... Ainsi décidé il s’aperçut, surpris, qu’une autre décision en suspens devait être arrêtée, et sans attendre ; au moment même où remué par ce souvenir acoustique il lui devenait nécessaire de retrouver le lieu les marches et le bruit, il comprit qu’il devait en finir avec l’architecture pour suivre les traces du maestro de l’enfance et reprendre son œuvre là où elle s’était interrompue. Car enfin si le maestro avait feint de craindre cette attaque, en s’en moquant certes... c’était là une piste à ne pas négliger, un chemin à suivre... Mais, s’interrogea-t-il inquiet, comment retourner là-bas après avoir déclenché une telle catastrophe ? Que restait-il de la petite ville ? N’avait-elle pas été détruite en guise de représailles ? Et le château ? Et la femme qui hantait le château ? Était-elle encore en vie ? Il pleura amer sur tous ces souvenirs et se prépara au retour, qui pourrait être long, parsemé de dangers inimaginables mais probables, au retour vers la femme en son château sur le promontoire ; l’avait-elle trahi, peu importe, elle les attendait, lui et ses souvenirs.


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En lieu et place, Cyril Sauvenay