titre-en-lieu-et.place


De jour de nuit,
parler de tout
l'air de rien

lorsqu'il fut parvenu de nouveau au milieu de la place, songeur, il ne s'aperçut pas du soudain changement d'atmosphère ; l'air était gris et la température en chute, les nuages accumulés au loin traversaient le lac à sa rencontre ; lui s'était approché des eaux mais ne semblait remarquer que les galets fins qui peu à peu avaient sous ses pieds remplacé le bitume, puisqu'il sourit rêveusement en sentant sa marche s'amollir et son corps s'alourdir ; il cheminait ainsi sans but, lentement, le long de la petite plage, depuis quelques minutes, sans plus rien connaître du monde, quand l'orage éclata.
Pris au dépourvu, il regarda autour de lui à la recherche d'un abri, comprenant qu'il serait rapidement trempé s'il cherchait à rejoindre sa voiture à l'autre bout de la place elle-même déjà loin derrière ; il commençait à sentir l'eau rouler dans son cou quand il vit courir, cent mètres devant lui, un groupe d'enfants dans une direction commune ; il comprit que cette course les menait certainement vers un quelconque abri et se mit à les imiter pour les rejoindre, voir où ils se rendaient ; il s'aperçut alors de la présence d'un passage protégé entre deux maisons, qui lui rappela d'une étonnante manière un passage identique au bord de la Méditerranée, sur une promenade où il aimait flâner en observant les joueurs de pétanque ; souriant à cette découverte joyeuse, il eût tôt fait de rejoindre les gamins piaillant comme une volée de moineaux, qui le remarquèrent à peine tandis que lui les dévisageait rassuré : ainsi la ville n'était-elle pas peuplée que de vieillards ! Son regard s'attendrissait au fur et à mesure qu'il passait de l'un à l'autre de ces visages riant ; manifestement la guerre, très courte, n'avait pas fait trop de dégâts, c'était heureux ; il se demandait, contemplant le mouvement qu'ils créaient dans le lieu indifférent, quelle était leur innocence, cette innocence qu'il lui semblait avoir perdue, et qu'il imaginait pouvoir retrouver à ce méditatif examen, quand il distingua une ombre plus dense dans l'ombre des murs, une forme, derrière le groupe ; un homme se tenait là, dans une immobilité qui démontrait, lui sembla-t-il, une fascination semblable à la sienne, devant ce spectacle improvisé.
Puis, alors que les enfants, voyant que l'orage durait, décidaient de traverser le passage jusqu'à son extrémité donnant sur la ville, espérant trouver un magasin ouvert, si possible le glacier, et allaient disparaissant vers le fond du sombre chemin pavé, leur silhouettes amenuisées se découpant à la faible lumière de ce qu'il imaginait être la sortie, la forme immobile se détacha de l'ombre et se dirigea tranquillement vers lui ; il reconnut le maestro qui le rejoignait et le salua amicalement
— Comment va ?
Il le fixa éberlué sans répondre.
— Vous aussi me croyiez disparu n'est-ce pas ? Eh, tout le monde me croit mort. Dans un sens cela peut s'entendre, n'est-ce pas, mort, je l'étais. Et je le deviendrai. J'ai lu les nouvelles, c'est ainsi que j'appris mon décès, sur une plage comme celle-ci, quelle mort idiote nest-ce pas, tout-à-fait indigne...
Les deux hommes fixèrent un instant les berges lointaines, perdues dans la brume.
— Vous voyez, l'orage est venu, j'avais vu juste, il fallait tourner vite, et à deux caméras.
Il se retourna vivement vers le maestro et s'apprêtait à répliquer que des siècles étaient passés depuis ce jour de tournage quand celui-ci poursuivit
— J'avais raison aussi n'est-ce pas, la guerre est venue, ils ont finalement décidé de se venger de nous, après tant d'années...
Il lui sourit et dit tout finit par arriver puis vous allez vous rendre chez Elena ? Votre visite va sans doute la réjouir. Vous en êtes entiché n'est-ce pas ? Contrairement aux apparences elle aussi l'est de vous. Je crois savoir qu'elle vous attend. Sans rechercher une grandiloquence déplacée, je dirais qu'elle vous aime. Mais vous l'avez déjà compris cela n'est-ce pas...
Il indiqua le château de l'autre côté de la baie, comme un géant veillant sur la côte. Ils ont voulu détruire le château mais je suis intervenu et je les ai empêchés ; je leur ai dit "c'est ici-même que j'ai tourné mon dernier film vous ne pouvez faire cela" (vous savez bien sûr que ce n'est pas ici qu'eut lieu le tournage mais près de Sienne où ce paysan a voulu autrefois se faire prince, dont on s'est tant moqué alors, j'aimais cette époque) alors qu'importe le mensonge ils m'ont gentiment écouté et sont repartis, peu leur en chalait ils avaient remporté une belle victoire, au fond ils n'avaient besoin de rien d'autre... ici non plus d'ailleurs... la paix était à ce prix...
Il tourna son beau visage grave et saillant vers l'homme et lui tendit la main ; l'homme après hésitation fit de même et ils échangèrent un bref salut. Mais vous restez silencieux. Il est temps que je vous laisse à votre méditation. Je dois aller moi-même, de l'autre côté. Vous, attendez ici, l'orage ne durera pas. Regagnez votre voiture et rendez-vous chez Elena, elle sera ravie. Adieu donc et lui faisant un bref signe de la main il s'éloigna ; après une dizaine de mètres il se retourna (l'homme ne distinguait plus que l'élancement de son corps découpé sur le rond lumineux où les enfants avaient disparu quelques instants auparavant), J'allais oublier le plus important : si cela vous est possible, je veux dire, si l'époque vous le permet, vous avez mon autorisation. — Quelle autorisation ? Il rit, Vous voyez que vous pouvez parler, tout de même ! puis L'autorisation de poursuivre, prendre ma suite... Elle vaut ce qu'elle vaut, ma suite, mais je vous l'offre ! et se retournant il disparut dans l'ombre, sa silhouette parfois découpée, parfois masquée, jusqu'à paraître en pied telle un marcheur de Giacometti, à la sortie du passage et descendre par degrés ce qu'il devina être des escaliers.
Il se mit à courir et eut tôt rejoint la volée de marches qui ouvrait sur la ville ; mais le maestro s'était évanoui. Il fit demi-tour, tranquillement cette fois, remarquant avec surprise un ruisseau qui traversait ce long couloir sombre, comme d’une maison l’autre, sous un petit pont de pierre, et rejoignit la plage au moment où l'orage cessait, sentant croître un étrange sentiment de plénitude.


Ô lecteur, visiteur d'occasion ou décidé, toi qui m'honore de ta présence en ces lieux, quelque virtuels fussent-ils l'une comme les autres, ne rêves-tu pas d'un abonnement à mon entr'ouvroir (potentiel) de littérature ? Adoncque, empresse-toi d'activer le lien suivant ; il te conduira à la page désirée, où te suffira d'inscrire nom et adresse de messagerie pour recevoir, à chaque parution, une missive d'alerte.
-> Diantre, je cours m'abonner !

En lieu et place, Cyril Sauvenay