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De jour de nuit,
parler de tout
l'air de rien

les rêves cessèrent brusquement, vint le réveil. L'homme, on l'a dit, quittait péniblement ce monde de songes mêlés de tant d'affluents. Son regard accompagna sa main venue caresser la vitre ternie du hublot, où peinait à passer la lueur du matin, puis serrer l'oreille du tire-bord, qu'il détailla lentement pour retrouver l'usage du langage et de l’œil. Le bronze, à l'intérieur de l'oreille, luisait à force d'avoir été serré puis desserré. Par contraste sa base, au niveau de l'écrou, de même que la vis, étaient devenus d'un jaune poisseux tirant sur l'ocre. Le bronze, à cet endroit précis où reposait sa main, comme sur tout le hublot, était couvert de tâches s'apparentant à celles du vert-de-gris, mais moins distinctes ; plutôt lui paraissaient-elles, tout près de son auriculaire, comme une légère décoloration ; juste à côté au contraire, c'était un érythème : le bronze avait rougi et prenait une teinte lie de vin qui étonna le jeune homme tandis qu'il la détaillait. Il ne se souvenait pas d'avoir déjà vu telle altération sur du bronze, fût-ce en mer dont pourtant les effets, se dit-il, sont d'une autre puissance. Il regarda avec plus d'attention, un peu au-dessus, le second tire-bord ; les mêmes tâches se répétaient dans leur variation, plus ou moins circulaires, les unes jaunâtres, les autres rougeoyantes ; son regard erra et vint glisser sur le verre, où des sortes d'éclaboussures, marques arrondies, venaient de même marbrer la surface ternie par les embruns et la saleté. Il laissa glisser ses doigts puis retomber sa main tandis que son regard passait sur les lattes du bois dont il reconnut l'essence, malgré l'état moisi qui le rendait méconnaissable ; il fut surpris, c'était du teck. Entre les lattes s'étaient parfois ouverts de véritables gouffres et celles-ci mêmes étaient craquelées, déchirées par endroit. Ce phénomène lui apparut d'une remarquable netteté un peu au dessus du hublot, où ces plissements et failles nées de minuscules et patients séismes, parcourant les veines du bois, les traversant au gré de boursouflures et craquements, avaient créé une sorte de dessin qui l'intrigua ; son regard s'aventura au long d'un de ces traits, qui passait au creux de ce qu'il imagina être les deux versants d'une chaîne de montagne, et qui lui rappela tout d'abord, mais en négatif, la ligne de partage Congo-Nil, celle-là même que n'avaient su voir ni Livingstone ni Stanley, aveuglés par les récits mythiques qui les convainquaient que le lac se jetait dans le Nil ; mais il fut saisi à cette idée et se redressa un peu pour observer de plus près ; ce n'était pas du tout cette crête en négatif que son œil distinguait mais, il s'en aperçut avec désarroi, un net dessin du lac traversé par cette ligne de bois ouvert ; il reconnut plus qu'il n'imagina, à droite, le port où il mouillait, et d'où naissait cette fracture ; la poursuivant il en devina un tracé dont la pertinence fit croître son intérêt ; intrigué et amusé, il distingua, proche de la côte, les petits îlets sur lesquels il avait failli éventrer le voilier d'Elena lors de sa fuite, que le tracé évitait avec soin, au risque de se rapprocher dangereusement de la côte ennemie, avant de se retourner brusquement vers l'amie (il se demanda quel vent lui permettrait un tel virement de bord) ; plus loin ce tracé se rapprochait d'une sorte de grande île, née d'un éclat de bois poussé sans doute par les moisissures souterraines ; cette excroissance le désappointa, elle marquait une différence manifeste d'avec la réalité, le lac n'englobant nulle île de telle dimension ; la conformité reprenait toutefois ses droits peu après, là où cette fente dans le bois venait presque rejoindre des petits monticules dans une anse, qui lui rappela évidement la ville de Salò. Il chercha de l'autre côté de l'anse et sourit : oui, en effet, un tertre soulevé par la jonction de deux lattes représentait avec netteté une imposante bâtisse avancée dans les eaux. Il posa la main sur cette jointure, mais le bois, pourri par l'humidité, ne résista pas et s’aplatit sous la pression pourtant douce. N'importe, il était réveillé désormais, et paré à la manœuvre. Il jeta un dernier regard sur le bois gonflé d'humidité, sourire au lèvres, et se leva vivement.


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En lieu et place, Cyril Sauvenay