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De jour de nuit,
parler de tout
l'air de rien

Sortant lentement du port la maison aux colonnes tourmentait son âme, les vagues étaient figées comme une forêt pétrifiée, ces colonnes appelaient une autre résurgence mais laquelle, et pour quel motif ? Sans doute ranimaient-elles par leurs couleurs souriantes les odeurs de térébenthine et d'huile de lin de l'atelier paternel, couleurs, odeurs, sensation de plénitude protectrice de l'atelier, tout cela avait rythmé son enfance, il sentait à cette évocation comme se soulever une douce émotion mais c'était autre chose, un mystère plus grand. Par des gestes automatiques et sûrs, à peine conscients, il montait la grand-voile, serrait au vent, descendait le petit foc et préparait le génois, maintenait la barre sur le cap, celui là même qu'il avait deviné dans le tracé du bois pourrissant de la cabine. C'est là que je veux habiter pendant le tournage. Cette maison aux colonnes. Mais il faudra les peindre, ces colonnes. Les mêmes tons que dans le péristyle de Malchio, les mêmes harmonies. Sandra, te souviens-tu de cette soirée chez Malchio, cette maison impossible où il fallait parcourir un dédale invraisemblable pour accéder à la salle à manger ? Les mêmes couleurs oui. Je ne sais pourquoi sinon les couleurs cette belle maison et ses colonnes me font penser à celle de Malchio. Il faudra y tourner, aussi. Antonio, trouve-moi le propriétaire de cette maison. Je verrai bien ici un repas fastueux et décadent entre fascistes médiocres, tous ces anciens esclaves se croyant affranchis. Voilà qui aurait de l'allure..., les mots se perdirent dans le vent qui affalait la voile. Contre toute vraisemblance il aurait pu jurer avoir avec clarté entendu ces propos ; quant à la voix, aucun doute possible, c'était celle, légèrement rauque, du maestro. Souvenir de son bref passage enfant ? Non, ils n'étaient pas alors venus jusque ces quais, puisque demeurés dans le petit café désormais rasé. Alors quoi ? Il haussa les épaules et serra un peu plus au vent.
Mes chers amis, le temps nouveau est venu. Nous y pénétrons en triomphateurs, du même pas viril que le seuil de cette somptueuse demeure. (Bruno, essaie de trouver son propriétaire, il me la faut, cette maison est digne de la République sociale.) Cette maison, Messieurs, est fière d'être italienne ! Elle est l'Italie éternelle ! Bien plus que cet odieux édifice prétentieux, de l'autre côté de la baie. (Bruno, il faudra le faire raser, ce château ridicule.) Cette maison, dans son orgueilleuse simplicité et l'humilité de ses proportions, est l'Italie éternelle ! Elle est même, osons ces mots sans pruderie, la femme, la mère italienne, sobre et pure, simple et magnifique ! Elle est l'idéal foyer de la République sociale ! Que l'on nous serve ici le repas !
Il s'aperçut de l'inquiétante proximité des côtes adverses et décida de tirer un premier bord. C'était un peu tôt mais il ne voulait surtout pas se retrouver une fois de plus au beau milieu d'une bataille navale, encore moins la déclencher. Il ne parvenait pas à se concentrer sur la navigation et craignait l'imprudence. Il s'égarait dans ses souvenirs. Stanley lui avait rapporté avec émotion comment s'approchant de la maison la présence de Livingstone s'était fait sentir comme une évidence ; seule cette maison au centre du petit village de pêcheurs pouvait abriter un homme civilisé, le plus illustre des représentants de la civilisation. Par quel miracle ces sauvages auraient-ils pu imaginer colonnes d'une telle élégance (dont la construction en ces lieux lui parut invraisemblable, précisa-t-il) ? Il l'avait enfin retrouvé, il en était convaincu. Passant la porte à ce moment précis de son triomphe, le maestro s’élança vers lui : vous voilà enfin Stanley, habillé, heureusement ! Tournage dans cinq minutes ! Filez au maquillage !
Il était temps. À la jumelle il repéra, désormais à l'arrière, une petite cahute qui pouvait fort bien abriter des veilleurs ; mais à telle distance, il ne pouvait les avoir inquiétés. Se retournant rassuré il aperçut à la proue une masse brune encore lointaine ; il filait droit sur une île jusqu'alors masquée par les contours de la côte. Il faudrait se méfier des hauts fonds.


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En lieu et place, Cyril Sauvenay