Il pense
Ce sable, trop blanc vraiment, et de même grain cependant...
Cette plage comme mémoire où la marche est douce, même au soleil sans attente
À la fois présente et pesante comme du lac lointain aux rives courbes
Parfois aussi comme du rivage normand, son estran que soulève les vents...
Alors vient l'apaisement, debout, se tenir en lieu et place.

La nuit tombe. La pluie.

Les essuie-glaces balaient la poussière trempée.

Soudain la voie ferrée, arrêt, moteur ronflant ; de l'autre côté, qui nous dévisagent — qui le tentent à dire vrai , au travers du pare-brise maculé — une famille massaï ; ils semblent s'amuser de notre étonnement devant ces rails incongrus qui coupent la piste.

 

 

Un peu plus loin, déjà l'obscurité rode, la piste, telle un sentier, s'égare sous les frondaisons. Un couloir de feuilles, mur végétal qui laisse, à grand peine, pénétrer notre véhicule.

Fondrières, nids de poule, affaissements boueux, ornières tracées par les camions surchargés...

Plus tard encore, latérite balayée par le faisceau des phares, petites motos sautillantes et boueuses que l'on croise ou bien dépasse. Les tôles vibrent, les amortisseurs s'écrasent puis se détendent, les fenêtres s'ouvrent sur l'air marin ; l'océan est proche, se laisse sentir, mais découvrir non, pas encore.

Et puis un chemin perdu, un sentier. Là, encore, le GPS s'amuse à dénicher ce raccourci imprévu, parmi les sisals, traversant les bois noirs. L'océan dont monte le grondement, que, depuis cinq ou six heures, nous tentons de rejoindre, et qui est là, maintenant, tout près.

 

 

Volant qui commande la main, vitesses passées lentement, frein puis légère accélération ; dans la nuit sans lune, nous voyageons vers la maison de la plage...

Découragement ? Trop pesante évidence de la vanité ? Lâcheté ? Lassitude, hébétude ? Désespérance ? Non, cela n'est pas bon. Lutter contre soi. Aller au bout du récit. Se mettre à l'oeuvre. Même si elle est inutile. Qui sait, qui peut savoir ce qui est utile ou non ? Il faut faire ce qui demande à être, persiste en désir, même confusément.
Le poète impuissant face à l'azur, l'azur, l'azur toujours recommencé.

Kigali, 18h30. La nuit vient et remplit d'ombres la ville qui se peuple, coeur battant au rythme des heures, dont le sang jaillirait au jour, selon le flux des activités, et retournerait au soir.

Rendez-vous m'est donné chez des amis, à quelques kilomètres d'où je réside. Je connais mal cette ville et je m'y repère plus mal encore, tant l'on y passe sans cesse d'une colline à l'autre par des voies arrondies qui désorientent un peu plus à chaque intersection.

J'indique l'adresse au GPS, après avoir toutefois rejoint le lieu le plus avancé dont je me souvienne du chemin à emprunter, de manière à n'être pas trompé, cette fois encore : en effet, le matin même, rentrant avec quelques achats du quartier des commerces, j'avais placé ma confiance en cet instrument dont l'électronique rassurante nous égare aussi bien ; il avait alors fait le choix (comme l'on vit), et imposé (sous peine de bavardages impérieux), des voies secondaires, vite devenues pistes boueuses, et m'avait conduit — d'autant plus étrangement que ce fut subit — au creux d'une multitude insoupçonnée de pâtures et plantations où vaches broutaient et caracolaient brebis, me plongeant soudain en quelque campagne inattendue et souveraine, à vrai dire bienfaisante, perdue qu'elle se trouvait au milieu de la cité tentaculaire, grignotant végétation, animaux, hommes, de sorte que n'y éclosent plus, effloraisons extatiques, que demeures à l'esthétique douteuse, cernées, pour une protection rendue par suite nécessaire, de hauts murs comme citadelle de béton froid.

Ainsi, on le comprendra, je ne souhaitais pas, la nuit venue, renouveler une expérience qui, non seulement susceptible de se révéler accidentelle, ne manquerait pas par surcroît de me retarder.

Las. A peine avais-je placé ma confiance en cette excroissance électronique qu'elle m'indiquait de tourner à droite, où je m'engageai avec confiance voyant la route bitumée. Ce ne fut un confort que de quelques dizaines de mètres. J'étais engouffré ; voyant le chemin fuir au milieu des baraques ocres, je poursuivais, ayant en horreur depuis ma prime jeunesse la défaite du revirement. Etrange venelle alors, dédale où je m'égarais, connaissant certes ma position relative, puisque l'écran me l'indiquait, mais dans l'ignorance de ce qui suivrait et d'une quelconque capacité à retourner, tant l'étroitesse du passage rendait impossible toute manoeuvre. Continuer, alors. Et découvrir la ville inconnue, dans laquelle jamais je ne me fus aventuré de plein gré, pas tant par crainte que, moins pardonnable encore, par manque de curiosité. Seul véhicule à me frayer un passage parmi les piétons, plus ou moins nombreux selon l'endroit, venelle abandonnée, croisée cernée de commerces, le faible faisceau des phares, ici et là relayé par ampoules diverses, fanaux des auvents, me révélait la ville masquée, loin — mais si peu cependant — des larges avenues richement arborées retentissant de mille feux. Ici un enfant portant des bassines bancales, là un père au seuil de sa maison, là encore...

A l'avant d'un magasin faiblement éclairé, où semblait (regard rapide, ne pas se laisser distraire, trous, piétons, murets !) s'étaler bouteilles d'huile et denrées du quotidien, un homme gratte sa guitare, installé dans un siège en osier défoncé ; une moto contournant une fondrière passe à quelques centimètres de la voiture, avec en croupe une passagère lasse, de retour sa journée achevée, habituée à ces cabrioles ; soudain un petit camion grinçant déboule d'une ruelle adjacente et stoppe devant moi ; il croise — ô stupéfaction — un de ces bus japonais qui sillonnent la ville, mais dont je ne parviens pas comprendre comment il passera d'où je viens ; puis, le bus croisé, brinquebalant, le camion démarre à nouveau et stoppe quelques dizaines de mètres plus loin afin, me semble-t-il deviner, de me laisser doubler à mes risques et périls — l'endroit certes s'est élargi, mais divers véhicules viennent à ma rencontre, tels les fantômes franchissant le pont, et je passe de justesse ; je longe un mur et soudain c'est un sentier ; ne s'y engagent que piétons, hommes, femmes, enfants ; creux, bosses, la voiture sombre et remonte comme au sommet d'une vague brune ; contre toute attente, au pas, tremblant, je passe ; les marcheurs, nonchalants et las, ou bien pressés et joyeux à l'approche d'une table où attendent amis et Amstels, découvrant le jaunâtre faisceau tremblotant de ma vieille bagnole, se rangent de côté et me regardent les dépasser, avec lenteur, un peu étonnés ; puis je devine au loin les lueurs de phares rapides ; la voie s'élargit ; la terre rouge laisse place au pavés auxquels succèdent finalement le bitume ; voilà au croisement la KK15 tant attendue. Je tourne, accélère, retrouve les rumeurs de la ville moderne, parviens au portail. Chez mes amis, en retard, bien sûr, je goûte tant l'accueil que le soulagement de la victoire et du calme, mais aussi, plus intimement encore, la joie aventureuse, à bon compte, de cette perte de repères improvisée par l'instrument du repérage, ô poète sublime des venelles oubliées. Global depositionning system.


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En lieu et place, Cyril Sauvenay