Il pense
Ce sable, trop blanc vraiment, et de même grain cependant...
Cette plage comme mémoire où la marche est douce, même au soleil sans attente
À la fois présente et pesante comme du lac lointain aux rives courbes
Parfois aussi comme du rivage normand, son estran que soulève les vents...
Alors vient l'apaisement, debout, se tenir en lieu et place.

les rêves cessèrent brusquement, vint le réveil. L'homme, on l'a dit, quittait péniblement ce monde de songes mêlés de tant d'affluents. Son regard accompagna sa main venue caresser la vitre ternie du hublot, où peinait à passer la lueur du matin, puis serrer l'oreille du tire-bord, qu'il détailla lentement pour retrouver l'usage du langage et de l’œil. Le bronze, à l'intérieur de l'oreille, luisait à force d'avoir été serré puis desserré. Par contraste sa base, au niveau de l'écrou, de même que la vis, étaient devenus d'un jaune poisseux tirant sur l'ocre. Le bronze, à cet endroit précis où reposait sa main, comme sur tout le hublot, était couvert de tâches s'apparentant à celles du vert-de-gris, mais moins distinctes ; plutôt lui paraissaient-elles, tout près de son auriculaire, comme une légère décoloration ; juste à côté au contraire, c'était un érythème : le bronze avait rougi et prenait une teinte lie de vin qui étonna le jeune homme tandis qu'il la détaillait. Il ne se souvenait pas d'avoir déjà vu telle altération sur du bronze, fût-ce en mer dont pourtant les effets, se dit-il, sont d'une autre puissance. Il regarda avec plus d'attention, un peu au-dessus, le second tire-bord ; les mêmes tâches se répétaient dans leur variation, plus ou moins circulaires, les unes jaunâtres, les autres rougeoyantes ; son regard erra et vint glisser sur le verre, où des sortes d'éclaboussures, marques arrondies, venaient de même marbrer la surface ternie par les embruns et la saleté. Il laissa glisser ses doigts puis retomber sa main tandis que son regard passait sur les lattes du bois dont il reconnut l'essence, malgré l'état moisi qui le rendait méconnaissable ; il fut surpris, c'était du teck. Entre les lattes s'étaient parfois ouverts de véritables gouffres et celles-ci mêmes étaient craquelées, déchirées par endroit. Ce phénomène lui apparut d'une remarquable netteté un peu au dessus du hublot, où ces plissements et failles nées de minuscules et patients séismes, parcourant les veines du bois, les traversant au gré de boursouflures et craquements, avaient créé une sorte de dessin qui l'intrigua ; son regard s'aventura au long d'un de ces traits, qui passait au creux de ce qu'il imagina être les deux versants d'une chaîne de montagne, et qui lui rappela tout d'abord, mais en négatif, la ligne de partage Congo-Nil, celle-là même que n'avaient su voir ni Livingstone ni Stanley, aveuglés par les récits mythiques qui les convainquaient que le lac se jetait dans le Nil ; mais il fut saisi à cette idée et se redressa un peu pour observer de plus près ; ce n'était pas du tout cette crête en négatif que son œil distinguait mais, il s'en aperçut avec désarroi, un net dessin du lac traversé par cette ligne de bois ouvert ; il reconnut plus qu'il n'imagina, à droite, le port où il mouillait, et d'où naissait cette fracture ; la poursuivant il en devina un tracé dont la pertinence fit croître son intérêt ; intrigué et amusé, il distingua, proche de la côte, les petits îlets sur lesquels il avait failli éventrer le voilier d'Elena lors de sa fuite, que le tracé évitait avec soin, au risque de se rapprocher dangereusement de la côte ennemie, avant de se retourner brusquement vers l'amie (il se demanda quel vent lui permettrait un tel virement de bord) ; plus loin ce tracé se rapprochait d'une sorte de grande île, née d'un éclat de bois poussé sans doute par les moisissures souterraines ; cette excroissance le désappointa, elle marquait une différence manifeste d'avec la réalité, le lac n'englobant nulle île de telle dimension ; la conformité reprenait toutefois ses droits peu après, là où cette fente dans le bois venait presque rejoindre des petits monticules dans une anse, qui lui rappela évidement la ville de Salò. Il chercha de l'autre côté de l'anse et sourit : oui, en effet, un tertre soulevé par la jonction de deux lattes représentait avec netteté une imposante bâtisse avancée dans les eaux. Il posa la main sur cette jointure, mais le bois, pourri par l'humidité, ne résista pas et s’aplatit sous la pression pourtant douce. N'importe, il était réveillé désormais, et paré à la manœuvre. Il jeta un dernier regard sur le bois gonflé d'humidité, sourire au lèvres, et se leva vivement.

pendant que le jeune homme pendant que l'enfant rêvait, le moulin rêvait le moulin rêvait le château, les marches du moulin rêvaient les escaliers du château, chaque marche dans son rêve telle une vague s'élevait et venait s'écraser sur le roc, le roc moussu au pied du château au bas du moulin perdu dans le hameau désert et
chaque marche s’élançait dans son rêve son rêve couleur d'opale comme la peau de la femme du château, le château rêvait de chacune des marches du moulin et rêvait de chacune de ces marches telle une gigantesque vague, la vague submergeait le château et
la volée des marches s'envolait, dans le rêve du moulin elle venait se poser marche par marche dans le château attendant le souvenir le renouveau du souvenir et
dans le rêve le rêve du château le rêve du moulin chaque pierre vibrait, vibrait du désir de l'homme ou plutôt chaque pierre vibrait d'un des désirs de l'homme car dans le rêve le rêve du château le rêve du moulin l'homme avait beaucoup de désirs il avait tous les désirs et
chaque pierre dans son rêve du château du moulin se souvenait du chemin parcouru bien avant les hommes jusqu'à ce bout de terre avancé sur le lac, se souvenait des hommes qui l'avaient brisée rompue taillée, de chaque homme qui l'avait disposée touchée piétinée, de ces pieds de l'enfant hésitant de ces princes du passé des mains fanatiques avides de pouvoir des bouches caressantes et
la marche dans son rêve se souvenait du pas de l'enfant de souvenait  du pas du jeune homme se souvenait du pas du maestro se souvenait du pas du pas d'Elena se souvenait du pas du père d'Elena se souvenait du pas du pas des soldats se souvenait des cris de l'effroi de la violence et
les murs tremblaient à ces souvenirs du rêve, les murs rêvaient qu'on cesse de se souvenir, les murs dans leur rêve tremblaient au souvenir des bottes noires de la République sociale tremblaient au souvenir des Maï-Maï avides de sang tremblaient au souvenir du canot de Stanley s'approchant furieux tremblaient au souvenir des baisers affolés d'Elena au jeune homme tremblant et
le jour poignit le rêve cessa les pierres redevinrent pierres les marches redevinrent marches les murs redevinrent murs le moulin redevint château, et vice versa, ou bien l'inverse, peut-être l’inverse.

il avait trouvé un vieux rafiot, abîmé par le manque d'entretien, aux voiles efflanquées, tel une Rossinante des mers, mais dont la coque en bois, certes grise et piquée de coquillage par manque de carène, était magnifiquement profilée et promettait de belles courses ; le pont, le carré et la petite cabine avant n'avaient pas vu de vernis depuis des temps lointains, mais n'étaient pas encore vermoulus ; une odeur de moisi l'avait tout d'abord arrêté puis il s'était décidé : c'était le seul bateau à louer, et de plus, du fait de sa vétusté, à un tarif qui convenait à sa bourse. Il avait décidé de s'y installer pour la nuit, déniché un petit magasin où faire les provisions nécessaires à quatre jours de navigation, préférant prévoir un peu large en cas de panne de vent, dîné rapidement dans un troquet du village et s'était installé tant bien que mal pour une nuit de sommeil avant le départ, tôt matin.


inconfort, tension du départ, sa nuit fut embrouillée de rêves nauséeux. Il ne savait plus s'il se trouvait au beau milieu du lac ou sur un large chemin, ni si c'était face à la vaste demeure d'Elena ou bien au moulin de son enfance ; ces deux images se succédaient dans une semi-obscurité au point que ses songes l'interrogeaient sur la réalité de leur distinction ; il s'entendait rétorquer, vibrant de colère, indigné : comment les confondrait-il ? l'un pénétrait dans le lac, à l'endroit où le cap se prolonge en presqu'île, l'autre était perdu dans les terres au beau milieu des blés ; mais une voix imperturbable l'accusait : ses souvenirs ne le trompaient-ils pas ? Les marches de son enfance, ne les avait-il donc pas retrouvées chez Elena lors de son long séjour? Il se débattait, tremblant ; non il n'avait rien vu chez Elena, rien, rien qui ressemblât à ces marches ; la voix reprenait : avait-il bien cherché ? Et les vagues, ce soir de grand vent où les bougies tremblaient dans la chambre, quand Elena et lui enlacés jugeaient du spectacle depuis la fenêtre disjointe ? N'étaient ce pas ces vagues écumantes qu'il avait hissées telles des marches, l'une après l'autre ? De fait le vent s'était levé et même à l'abri du port une houle naissante imprimait un lent roulis à la coque grinçant, mouvement qui venait en écho déchirer sa sombre rêverie, faire s'emballer le songe ; aux images de ces deux lieux vinrent s'ajouter plusieurs autres, inconnus, sombres ou lumineux, tandis que les voix, de plus en plus fortes, le laissant en paix, s'en prenaient à Elena, pas Elena telle qu'il la connaissait, pas non plus Elena vieillie comme décrite par les clients du bar, une femme qui ne ressemblait pas à Elena, mais qui était Elena ; à qui ressemblait-elle s'interrogeait-il dans son rêve, à qui cette Elena ressemblait-elle, et cela le torturait plus encore que ces images mêlées, cette cacophonie d'images sombres et variées, visages, hurlements silencieux, bâtisses plongées dans le soleil ou la nuit, regard terrifié, pans de mur blancs infinis, toutes ces images invoquées d'où surgissaient celles du moulin et du château d'Elena.
à son réveil, il lui fallut toucher le petit hublot, sentir la légère houle, entendre le murmure du clapot pour retrouver le monde ; mais il fut longtemps avant de retrouver pleine conscience, et d'admettre que cela pût avoir plus de réalité que les images de sa nuit, dont la révélation le troubla, cette intrication : désir d'Elena, désir du château, désir du moulin en son hameau, désir de prendre la suite du maestro, désir de sens.


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En lieu et place, Cyril Sauvenay